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Avis sur Une grande fille

Avatar Sergent Pepper
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Deuxième film du jeune réalisateur Kantemir Balagov, tout juste trentenaire, Une grande fille prend son sujet à bras le corps, pour transférer le traumatisme des personnages sur le spectateur : le générique d’ouverture s’accompagne d’un éprouvant bruit de suffocation qui traversera tout le film, cette crise particulière pouvant paralyser la protagoniste à tout moment.
Le ton est donné, et ne quittera presque aucune des séquences à venir. Dans un Moscou aux lendemains de cendre de la deuxième guerre mondiale, une jeune fille survit, s’occupant d’un enfant d’une amie partie au front. Son retour, supposé remettre sur pied un semblant de normalité, ne sera qu’un long chemin de croix s’acharnant à creuser des stigmates déjà béants.

On peut opposer à la radicalité de l’œuvre un rejet qui serait presque de salubrité publique : une telle noirceur, un besoin si systématique d’infuser la morbidité dans chacune des thématiques (la maternité, la grossesse, la sensualité, l’amour lui-même), associée à une lenteur assez poseuse, presque perverse dans sa façon de contempler la douleur et ses ravages. Sur ce terrain, la jeunesse de Balagov est lisible, dans son désir ostentatoire de jouer la carte russe torturée tout en prouvant son savoir-faire esthétique.

Car force est de reconnaitre que le metteur en scène a du talent à revendre, quand bien même il chercherait un peu trop à le montrer. La photo, absolument superbe, dénote des choix chromatiques très précis, privilégiant le vert, omniprésent (le mur qu’on peint, la robe, et les décors d’une manière générale) et les ocres, pour une atmosphère intime, d’intérieurs jaunis sans jamais être complètement décatis. Qu’on soit dans les dortoirs des mutilés ou les chambres à coucher, il règne toujours une intensité où palpite la vie, même blessée, une respiration qui vitalise la plupart des personnages. Cette énergie, bien que contrainte et souvent exprimée dans la douleur, est le pouls même de ce récit malade. La tendresse se pare du deuil, le désir de la vengeance, le don de soi du sacrifice, et toutes les valeurs qui fondent l’humanité se souillent de ce qu’elle peut aussi générer de plus vil.

Mais Balagov, s’il cède à quelques excès, n’aboutit pas pour autant à une simple esthétisation d’un sadisme sans horizon. Certes, le monde est une ruine dans laquelle on ne connait même plus le chant des oiseaux, où les chiens ont tous été dévorés et l’enfance elle-même semble n’avoir plus droit de cité. Les pulsions de bien des protagonistes, leurs quêtes, s’apparentent ainsi davantage à des réflexes de survie, comme cette thématique centrale de la procréation, qui vire à l’obsession malsaine et haineuse. La blessure et les séquelles sont innombrable, et les êtres semblent être condamnés au deuil du passé ou à la stérilité du futur.

Mais la quête du cinéaste excède une intrigue où il s’agit de régler ses dettes ou son compte à la violence du monde. De ce point de vue, la splendeur esthétique se pare presque d’une dimension rédemptrice : dans les silences, dans les portraits, dans ces éclairages à la bougie, dans une robe verte en toupie se jouent une part muette de la condition humaine. C’est bien dans les silences d’une euthanasie, de longs regards ou d’une course dans la ville qu’émergent les véritables leçons de ce qu’il reste à sauver des individus et de leurs interactions. Le regard de Balagov dépasse ainsi la pose, pour affirmer un autre élan de sa jeunesse : la possibilité, par l’empathie, d’affirmer, au-delà des mots et de la destinée de ses protagonistes, une forme embryonnaire d’espoir.

(7.5/10)

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