Concerto pour Romy

Avis sur Une histoire simple

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Une Histoire Simple (simple, vraiment ?), c'est d'abord la certitude, le plaisir immédiat de savoir que le grand cinéma français est là, devant soi, avec évidence et clarté. Débarrassé de l’esprit de chapelle, décanté de toute complaisance à la mode ou aux modes, sans pour autant paraître révolutionnaire. Depuis Les Choses de la Vie on apprécie en Claude Sautet le narrateur buissonnier de nos élans du cœur. De Max et les Ferrailleurs en César et Rosalie ou Mado, lentement, il ébauchait, pressentait ce portrait d'une femme, la Marie du film. Mais, à la manière de ces grands timides perfectionnistes qu'il est, le cinéaste se réfugiait derrière la porte du romanesque ou noyait son secret dans des histoires d'hommes et de copains. Voici l'aboutissement d'un rêve de créateur jalousement couvé, et la rencontre exemplaire d'une héroïne et de son interprète. Romy Schneider est devenue une quadragénaire belle, épanouie, heureuse, qui exerce la profession de graphiste. Au début du film, elle quitte son amant Serge, genre joyeux drille survolté, qui ne veut pas comprendre, ne peut pas admettre d'être ainsi éconduit. Autour d’elle s’anime une galaxie de personnages atteints, dans leur être et dans les relations qui les unissent, par les vices constitutifs de la société marchande. Sans jamais tomber dans les pièges d'un déterminisme réductionniste, Sautet associe la dissolution irrésistible et parfois tragique des hiérarchies sexuelles et conjugales traditionnelles à l'avènement d'un système où la personne humaine ne se mesure plus qu'à son utilité économique. Mais toujours il laisse percer la chaleur communautaire d'un monde où les hommes sont encore des hommes, et non plus les rouages indifférenciés d'une machinerie sociale anonyme.

Comment raconter, résumer sans en détruire l'odeur et le parfum, les cent éléments anecdotiques qui s'organisent en un récit construit à la manière d'un concerto dont Romy serait la soliste ? À ses côtés, Bruno Cremer, Claude Brasseur, Eva Darlan, Arlette Bonnard, Francine Bergé, tous, jusqu’au plus petit rôle, constituent le plus merveilleux des orchestres, mais mieux vaut éviter d’exalter les qualités de chacun sous peine de tomber dans la répétition et l'inflation. Ce film pourrait s'intituler Marie, Gabrielle, Anna, Francine et les Autres, si vivante est l'individualité de chaque personnage et minutieux le souci d’en explorer la richesse en profondeur. Sautet met cette fois les femmes au premier plan. Il les montre comme il les voit : courageuses, solidaires, affrontant le sourire aux lèvres les aléas professionnels, familiaux, sentimentaux. Toujours prêtes à combattre et à consoler. Les hommes, eux, sont un peu dépassés, ils en ont assez d'être comptables de la peur de vieillir, de la maladie, du chômage, de la tentation du suicide. Le sens de la responsabilité a changé de camp. C'est sur cette façon de faire miroiter avec pudeur les mille facettes intimes d'un être qu'excelle le binôme Dabadie-Sautet : le premier par la vérité d'un dialogue qui sait éviter les pièges de la littérature ; le second par la qualité de sa direction d'acteurs et par la vigilance de sa caméra, tantôt épiant la mobilité des expressions sur un visage, tantôt suivant en longs travellings fluides tel ou tel à travers le mouvement et les bruits qui l'entourent et forment le cadre de l'existence qu'il ou elle mène ou subit. On discute, on se soutient, on parle, on écoute. Rencontres, séparations, habitudes, loisirs, week-ends dans la propriété rustique où il fait bon, chaud, l'après-midi à la baignade, le soir à l'apéritif, la nuit quand on soupe aux chandelles avant d'organiser un jeu de société.

On connaît les reproches trop souvent formulés au cinéaste, qu’une certaine frange de la critique a toujours méprisé. Ils brocardent les prétendus stéréotypes de ce qui seraient de tièdes romans-photos, sans prise de risque, aptes à ne susciter qu’une adhésion pavlovienne de la part d’un public friand de chroniques lénifiantes. Or le talent de Sautet, héritier de Jacques Becker, est d'exprimer en un même chant l'écorce et l'essence, la surface et l'abîme des choses humaines. À peu près aucun réalisateur français ne peut prétendre avoir été comme lui le grand peintre des tics sociaux, de la volonté de vaincre la solitude, l'égoïsme, le néant, les problèmes d'argent, de liberté, d'amour et d'amours. Signe de l’époque : le couple n'est pas une combinaison stable. Mais il faut, contre les intempéries, tenter de vivre. Entre la quarantaine et la cinquantaine, l'air se charge de douceur et d'amertume. C'est l'automne, les dernières vacances. La mélancolie peut-elle avoir bon goût ? Devant Une Histoire Simple, on ressent physiquement l'évidence de la fragilité des choses de notre vie que l’on croit les plus permanentes, les plus indestructibles. Ce qui tourmente si fort aujourd'hui, ce pour quoi l’on veut mourir peut-être sera certainement oublié demain. Ce n'est pas qu'il faille se lamenter de notre inconstance ni déplorer que le cœur humain soit futile, jouet dansant sur les vagues du temps. C’est qu'il faut, au contraire, se persuader qu'aucune de nos expériences ne se fait en vain, que rien ne nous est vraiment dérobé, que le tissu de notre existence s'enrichit de toutes les scories et de toutes les déchirures, et qu'il n'y a que le désespoir qui soit monstrueux. Par exemple, une phrase comme "Tu ne te rends pas compte comment il faut être avec toi", si elle éclaire dans l'instant la rupture entre Marie et Serge, dit aussi le pourquoi de leur liaison intrigante, cette fébrilité, cette nervosité inquiète, cette activité décousue dont fait preuve Serge quand il veut se dépasser, et qui était encore il y a quelques mois une force qui ne connaissait pas ses limites.

Chez Sautet, le groupe est la cellule de base de ce qui, dans les dernières décennies du XXème siècle, a été appelé "la société civile". Ce film entérine l'intégration des femmes qui participent de sa cohésion et de ses scissions. En porte-à-faux ironique sur la revendication du partage des tâches, la scène de la cuisine pose à vif un questionnement des mœurs qui reste actuel, résume des divisions internes (d'ordre affectif, moral, mais aussi professionnel ou syndical) et une camaraderie du "toutes ensemble" pour réparer la casse. Dans cette séquence s'expriment les tensions, non pas entre les personnes, mais entre ce qu'est chaque femme et ce que ses compagnes voudraient qu'elle fût (moins autonome ou davantage ; amoureuse mais pas comme ça, ou pas de celui-là ; dépendante mais pas médiocre ; malheureuse mais pas misérable). C’est ici que se rachète Francine, d’ordinaire si guindée dans son rôle institutionnalisé de déléguée du personnel, circonscrite aux limites qu'elle s'est choisies. Francine ou la maladresse. L’entraide résulte de l'expérience du système économique et puise dans l'amitié — le rapport entre individus — sa capacité d'action. L'entreprise où elles travaillent est atteinte par la crise. Jérôme est menacé de licenciement. Marie revoit Georges, son ancien mari (Cremer, doux, vulnérable, rassurant : immense acteur), pour qu'il intervienne en sa faveur. Marie et Georges s'aiment à nouveau, mais ce dernier s'éloigne. Seule, enceinte de lui, elle garde l'enfant, décision qui relève d'une liberté de choix féminine. En 1978, l'air du temps étant nataliste, le salut du cinéaste à une maternité solitaire et déjà mûre (un cas devenu, depuis, fait de société) avait gêné : une autre preuve de l’extrême contemporanéité qui nourrit son regard.

Soleil de cette histoire simple, Marie pèse son poids de chair aux os légers dans l'équilibre des forces vitales. À travers elle, Sautet fait le portrait non pas de la femme idéale, mais de son idéal de femme (il disait Romy Schneider "mozartienne"), en même temps qu’il progresse vers ses derniers films, toujours plus épurés, toujours moins chorals, et notamment vers Emmanuelle Béart, violoniste aux prises avec un cœur hivernal ou Nelly chez monsieur Arnaud. Jérôme, par la façon dont la mise en scène l'isole dans un groupe, dans un dialogue même, ou bien encore par le décalage dans la campagne où sa présence projette une ombre glacée sur un après-midi ensoleillé, est l'envers de l’héroïne, la vie qui le quitte. Marie la reprend, l’assimile et la reproduit. Elle est un personnage absorbant, éclatant de santé physique et mentale, désireux de faire le bonheur de tous ceux qui l'entourent : on pourrait dire que sa volonté viscérale, subconsciente, représente la version totalement positive de ce qui chez Vincent (Yves Montand) n'était que de la bonne volonté. Elle vérifierait aussi l'adage, s’il existait, selon lequel la Vénus genitrix et la Vénus "qui éveille l'amour" ne coïncident pas nécessairement en la même femme. Elle en parle en souriant vers la fin du film, cette conclusion en crescendo secrètement sensible, où la coïncidence du temps et de l'espace se trouve plus harmonieusement assumée que partout ailleurs. Les autres femmes forment alors un chœur de drame antique, qui se pose même en prophétie. Le film s'achève littéralement sur les traits de Marie, ultime effort du cinéaste pour s'y identifier, issue presque impudique d'une suite de champs/contre-champs virtuels, d'une grande pudeur dans leur fluidité. Installée sur une chaise longue, elle s'offre au soleil, ferme les yeux, sereine, apaisée, mais aussi triste et oppressée. Demain, quoi ? Senteurs, couleurs, joies et terreurs du quotidien. Et au-delà du vrai, le beau : une symphonie inachevée comme la vie qui coule et qui n'en finit pas.

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