Chemin de croix pour nuage flottant

Avis sur Une vie cachée

Avatar expandingboyen
Critique publiée par le

Dès son ouverture, « Une vie cachée » dévoile les fragments qui par la suite vont venir s’accorder au sein de son récit. Dans le cadre d’un écran noir, la voix-off du héros, Franz, se rêve en oiseau ; jusqu’à ce qu’apparaisse le premier plan, sous forme d’images d’archives de la seconde Guerre Mondiale, où l’on peut voir des avions de la Luftwaffe planer fièrement au dessus de l’Allemagne nazie. D’emblée s’installe ainsi un décalage entre le personnage, et son environnement. Et justement, on comprend rapidement que Franz n’accepte pas sa réalité, à savoir celle de l’Autriche des années 1930, alors en plein Anschluss. Mais dans ce monde, Franz a de quoi se prendre pour un oiseau : son village, Radegund, se situe « au dessus des nuages ». Un lieu que le réalisateur, Terrence Malick, va filmer, le long de la première partie, comme un Éden, quelque part entre la terre et le ciel. Mais au fur à mesure de l’avancée du film, la caméra s’encre de plus en plus vers la terre, tandis que le héros exécute le mouvement inverse, quitte à marcher consciemment sur son chemin de croix.

En refusant, au nom de sa foi, l’allégeance au nazisme, Franz n’est pas une simple figure de rébellion. D’ailleurs, rares sont les moments où il se défend face à l’incompréhension et le mépris de ses interlocuteurs. Au contraire, il accepte les multiples marques de rejet infligées par son entourage, se repliant encore davantage sur lui-même. Bref, Franz est un héros purement kierkegaardien (cf cet excellent article), dont la trajectoire se retrouve ainsi divisée en trois strates bien distinctes. La première est esthétique, et d’ailleurs, d’une beauté virevoltante, solaire, le long de laquelle le village de Radegund semble avoir été oublié par la guerre. À noter que cette dernière n’apparaît jamais littéralement à l’écran, sauf sous la forme d’image d’archive, car comme le dit un personnage du film parlant pour le cinéaste : « comment montrer ce que l’on n’a pas vécu ? ». Le second acte du film se place sous le joug du dilemme éthique, nous encrant dans les problématiques véhiculées par le personnage de Franz : assurer le bien des siens, ou s’assurer vis-à-vis de soi-même, quitte à randonner sur le sentier de sa perte ? La troisième partie, enfin, laisse éclater la crise foi, la profonde solitude d’un homme rompant avec tout ce qu’il a construit, dont ses enfants. C’est à partir de ce moment là que le héros devient comme un nuage flottant, tournant le dos aux conventions idéologiques de sa société pour se laisser porter au gré de sa voix intérieure.

Lorsque l’on voit Franz et sa femme se dire des paroles audibles pour la première fois, nous sommes déjà à au moins dix minutes de film. Et pourtant, la parole n’est pas sans importance dans « Une vie cachée ». Terrence Malick utilise aussi bien l’anglais pour les conversations intimes, philosophiques, et les voix-off, que l’allemand dans les instants plus agressifs, notamment avec les nazis. Certes, cela est assez grossier, mais il faut passer par là pour s’attarder sur un détail : le son. Dans une brève séquence, la famille de Franz joue à colin-maillaird, et pour qu’il les identifie, les cibles de Franz lui donne des indices en émettant du son, lui indiquant de manière purement sensorielle où elles se localisent. La guerre, également, n’est suggérée que par le son des avions passant au dessus du village, tandis que les personnages parlent bien souvent des chants d’oiseau. Il y a les sons que l’on entend, et ceux que l’on ne veut pas émettre, et c’est en refusant de prononcer par simple voix orale son allégeance à Hitler que Franz s’emmène vers sa perte.

En opposant l’irrationalité de Franz face à son environnement social, tout en prenant en compte la pertinence de sa pensée face à l’Histoire, Terrence Malick retrouve une vigueur que l’on peinait à attribuer à ses dernières envolées évasives, tendant parfois vers un montage sous forme de rouleau compresseur. Il est d’ailleurs facile d’adresser ce reproche à « Une vie cachée », étalant sur près de trois heures un montage souverain, allant jusqu’au bout des convictions du héros, qui paradoxalement finit par réaliser pleinement sa vie, aussi bien au travers de son individualité que de sa foi. Rarement Malick se sera montré autant viscéral dans la mise en scène de la force de conviction, laissant par ailleurs le spectateur maitre de son appréhension vis-à-vis de Franz. « Une vie cachée » portraiture alors une expérience singulièrement intime, nous poussant vers cette interrogation, toujours aussi actuelle : qu’est-ce qui est juste ? En reliant dans cette histoire l’inexplicable, l’irrationnel, l’indéfinissable et l’innommable, Malick approche, avec « Une vie cachée », d’un film sous forme de somme, rassemblant aussi bien l’impressionnisme de ses premiers films que le sentiment océanique provoqué par ses dernières œuvres. Tout y résonne en symphonie, en valse entre les pieds dans la boue et la tête dans les nuages. Certes, les termes de pompeux, éreintant voire élitiste, ne sont jamais loin, mais face à des questionnements si colossaux que ceux vers lesquels tend « Une vie cachée », autant dire j’ai la flemme. Il y a là de la foi, mais aussi, et surtout, de l’amour pour le cinéma, et la vie. Rien à redire, je m’exalte comme devant les sauterelles.

https://nooooise.wordpress.com/2019/12/12/une-vie-cachee-chemin-de-croix-pour-nuage-flottant/

Et vous, avez-vous apprécié la critique ?
Critique lue 266 fois
3 apprécient

Autres actions de expandingboyen Une vie cachée