Slasher creux, risible et maladroit

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Avatar Alfred Tordu
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Avec un concept pareil, je voulais voir les protagonistes se livrer à un combat à mort avec leurs doubles, c'est à dire, avec des entités qui les connaissent mieux que quiconque, qui peuvent exploiter toutes leurs faiblesses ou qui seraient capables de se faufiler parmi eux pour mieux les désunir de l'intérieur. Or ce n'est pas du tout, mais alors pas du tout la direction empruntée par Jordan Peele.

Malgré un synopsis prometteur pouvant donner lieu à un film plus ambigu dans la lignée de The Thing, ici les personnages doivent faire face à des antagonistes bien définis qui, malgré les apparences n'ont presque rien à voir avec eux. Que ce soit par leur démarche, leur jeu excessif ou la rigidité de leurs mouvements, tout est fait pour les déshumaniser afin d'en faire des créatures irréelles dont l'étrangeté est censée susciter la peur chez le spectateur. Aussi avec cette distanciation claire entre méchants et gentils, le métrage perd tout ce qui faisait la spécificité de son concept et nos héros se retrouvent donc à affronter une menace démoniaque et inhumaine comme dans tous slashers qui se respectent.

En étant déshumanisés, ces personnages font paradoxalement moins peur, d'autant qu'ils semblent mettre tout en œuvre pour laisser d'innombrables portes de sorties aux membres de la famille, afin que ceux-ci puissent leur échapper ou les tuer sans trop de difficultés. A l'instar de Get Out, on constate que Peele a toujours du mal à écrire des scènes de confrontation entre ces personnages et qu'il a systématiquement recours à des facilités scénaristiques pour que ses héros aient l'avantage sur leurs adversaires. Cela se ressent d'autant plus lorsqu'on voit que d'autres doubles maléfiques n'ont aucun problème à éliminer efficacement leurs opposants.

Mais Jordan Peele voulait-il vraiment que ses antagonistes suscitent l'angoisse ? On pourrait se poser la question vu les nombreuses pointent d'humour parsemant le film et désamorçant quelque peu la dramaturgie du récit. On y décèle un comique de situation jouant avec la réaction des personnages face à ce contexte incongru, ainsi qu'un humour noir rappelant le célèbre Funny Games aux détours d'une ou deux scènes.
Ces passages sont loin de me déplaire, mais en voulant verser à la fois dans le pure produit horrifique très sérieux et la comédie noire décalée, le réalisateur ne réussit ni l'un, ni l'autre et donne l'impression de pas savoir ce qu'il veut faire avec son histoire.

On pourra néanmoins noter quelques progrès dans la mise en scène. En effet, même si on n’échappe pas aux poncifs du genre horrifique, la réalisation se veut moins académique que dans Get Out. Le réalisateur gère mieux le rythme de son montage et parvient à instaurer une ambiance mystique qui nous aide à rentrer dans le long-métrage malgré les défauts du scénario. On sent que les plans sont plus réfléchis et que Jordan Peele veut d'avantage raconter son récit par l'image. Dommage que tous ces efforts soient mis au service d'une histoire aussi crétine.

Car, outre les problèmes de tons, la caractérisation ridicule des antagonistes et les facilités scénaristiques déjà évoqués. On trouve également bon nombre de bizarreries qui rendent le film de moins en moins crédible.
Au cas où vous n'auriez pas la curiosité de le voir, sachez qu'à la fin, on apprend que ces doubles sont en réalité l'invention d'on ne sait qui, créés dans le possible but de contrôler la population mais qui ont été abandonné à leur triste sort dans une sorte de monde souterrain. Condamnés à vire la vie de leurs doubles d'en haut, en moins bien et ce pour l'éternité. Et là attention, ultimate plot twist, la Lupita Nyong'o "gentille", celle qui la première c'était retrouvée nez à nez avec son double maléfique était en faite le vrai double maléfique ayant échangé sa place avec sa doublure d'en haut depuis 30ans ! Cette dernière, parfaitement consciente de sa condition aura alors initiée la révolution chez ses confrères.
Une grosse révélation ubesque à la Get Out qui pose plus de problèmes qu'elle n'en résout.
Premièrement, si Lupita Nyong'o est une double maléfique qui cache sa vraie nature depuis le début, alors pourquoi elle continue de jouer un rôle et à se poser des questions lorsqu'elle est seule à seule avec sa doublure ? Aussi, à la fin du film, quand les deux femmes se retrouvent à nouveau nez à nez, pourquoi l’instigatrice de la révolte se sent obliger d'expliquer à son interlocutrice ce qu'ils sont et comment ils ont toujours fonctionné alors qu'elle est censée être parfaitement au courant ? Pour garder le twist secret jusqu'à la dernière minute me direz vous ! Hummm tu la sens la belle facilité scénaristique faite pour retarder artificiellement une révélation qui n'a pas plus d'impact balancé en toute fin de long-métrage ?

Enfin, toute la relation entre le garçon de la famille et son alter égo est incompréhensible. On peine à comprendre pourquoi son double est devenu un animal pyromane à 2 de QI quand aucun autre double ne bénéficie d’un tel traitement. D’autre part, même si on ne sait pas exactement comment le peuple d’en bas parvient à s’émanciper de l’emprise que les gens d’en haut avaient sur eux, on sait que la séparation a eu lieu. De là, il apparaît étrange que le garçon parvienne à contrôler son double pour l’envoyer dans les flammes lorsque ce dernier tente de cramer la petite famille.

D’ordinaire, je ne suis pas du genre à pinailler sur les incohérences, mais là ça ce ne sont pas juste de petits détails disséminés ça et là dans le script, mais d’énormes trous bien visibles qui montrent à quel point Jordan Peele ne maîtrise pas son histoire. Et selon moi, il maîtrise encore moins son propos de fond.
Car si l’on prend un peu de recul, on s’aperçoit bien vite que malgré les apparences, le film est vide de sens. En effet, si l’image du peuple d’en bas qui s’extrait de sa condition pour prendre le pouvoir est assez évocatrice, je vous défis de me dire ce qui est réellement raconté ici ? A quelle forme d’oppression a t’ont à faire ?
-Exploitation ouvrière ? Nope, puisque ces créatures vivent leur vie de leur côté sans être utilisé de quelque façon que ce soit par les humains.
-Racisme ? Là encore, rien de va dans ce sens et si le but était bien là, dans ce cas faire des deux camps « des peuples » mixtes rend l’analogie contre-productive.
-Inégalité sociale/lutte des classes ? Non plus, car si le peuple d’en bas est incontestablement défavorisé, ceux d’en haut ni sont pour rien étant donné qu’ils ignoraient tout de leur existence et que donc ils n’ont jamais eu l’occasion de faire quoi que ce soit pour améliorer leurs conditions de vie.
C’est pratique de mettre en scène une situation suffisamment vague et significative. Les gens peuvent y voir ce qu’ils ont envie d’y voir et auront ainsi l’impression que le film est d’une richesse thématique folle. Or, si cette situation ne rentre en résonance avec aucune forme d’oppression visible dans notre monde, alors la thématique n’est pas réellement traitée et l’analogie apparaît alors comme étant creuse et artificielle.

Même dans Get Out que j’ai trouvé également creux et faussement subversif, le sujet était clair. Le vol des jeunes corps noirs par les vieux riches blancs était une analogie assumée du racisme et la réappropriation culturelle. On savait au moins de quoi on parlait, or dans Us, la situation est tellement vague qu’on peut lui faire tout dire et son contraire.

Après, j’ai conscience qu’en temps que blanc, je ne suis pas le mieux placé pour dire à un réalisateur noir comment il se doit de traiter un sujet qui le concerne beaucoup plus que ma petite personne. Voilà pourquoi je ne me ferme aucunement à une autre interprétation que la mienne et que je vous invite tous à me livrer vos remarques dans les commentaires. Néanmoins et à l’instar de Get Out, j’ai l’impression que les admirateurs de Jordan Peele ont tendance à surestimer la profondeur et l’engagement de ses œuvres, quand bien même le principal intéressé ne le revendique pas du tout.
Dans une interview accordée au Monde il a même déclaré : « Le fait que la couleur de peau des personnages principaux ne soit pas au cœur d’Us est, en soi, significatif : Hollywood devrait solliciter davantage d’acteurs afro-américains, y compris dans des films qui n’évoquent pas explicitement le racisme. » Aussi, pourquoi vouloir à tout prix calquer cette interprétation sur un film qui tend justement à vous faire oublier la couleur de peau de ses protagonistes ?

Peut-être parce que, si on enlève cette soi-disant profondeur, Us n’est plus qu’un slasher maladroit, risible, incohérent et sans intérêt comme tant d’autres produits de la société Blumhouse Production dont il est issu.
Je décèle cependant un certain talent chez le réalisateur au vu de la mise en scène, mais j’ose espérer qu’à l’avenir il puisse s’entourer d’un ou plusieurs scénaristes pour l’assister à l’écriture de ses scripts.

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