Nuri, bigre, c'est lent !

Avis sur Uzak

Avatar Jduvi
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Oui, c'est lent. Mais il y a de quoi ravir le cinéphile.

Un très beau départ : d'abord ce plan fixe sur un village turc, le soleil mourant (ou naissant ?) délimitant les montagnes au-dessus, d'où émerge un personnage qui marche dans la neige, jusqu'à rejoindre la caméra et sortir du cadre. Je suis friand, je l'avoue, de ce type de plan fixe. Léger panoramique ensuite, pour faire apparaître, sur la gauche, une route, celle qui permettra à Yusuf de rejoindre Istanbul. Puis le titre, Uzak, "lointain".

Un titre programmatique : lointain, le monde qu'a quitté Yusuf, lointain son cousin Mahmut qui l'accueille, lointains les rêves et les idéaux du désabusé Mahmut.

Après la présentation du "rat des champs", celui de son cousin Mahmut, le "rat des villes". Autre belle scène : Mahmut au premier plan et derrière, floue, une silhouette de femme qui ôte un vêtement rouge vif - la couleur des prostituées, comme le sait toute personne ayant visité Amsterdam... Elle s'allonge sur le lit. On verra Mahmut s'essuyer trivialement avec un kleenex. Tout est dit de sa solitude. Voilà vers quel monde se dirige Yusuf.

Au début, l'accueil est chaleureux, même si Mahmut avait "oublié" l'arrivée de son cousin : signe annonciateur de la suite. Les chaussures rangées dans le placard, après avoir été désodorisées, indiquent aussi que l'accueil n'est pas si fraternel que cela. On se doute que la tension va monter entre eux. Même si tout cela se déroulera dans une atmosphère de morosité quasi permanente : le seul moment où Yusuf essaiera de mettre un peu de fantaisie dans leur quotidien, avec le soldat-jouet qui rampe, il se fera rembarrer.

Yusuf va chercher du travail, mais aussi l'amour à Istanbul. Et dans le deux cas, se heurtera à l'indifférence de la ville. Avec les femmes, il n'ose pas : il regarde la fille de la concierge dans l'obscurité de l'immeuble (jolie scène), la suit dans un jardin public avant de constater qu'elle a rendez-vous avec un amoureux. Il fixe les jambes d'une femme dans le métro, faisant fuir celle-ci. Ou suit une jeune femme dans un magasin (autre jolie scène, la femme feuilletant un journal alors que Yusuf apparaît derrière dans l'escalier). On ressent sa frustration.

Frustration qu'il partage avec Mahmut, même si celui-ci trouve davantage de pis-aller. Prostitution, nous l'avons dit, mais aussi films pornos. Ainsi cette scène très drôle où les deux cousins regardent Stalker de Tarkovski, auquel le film fait plusieurs fois référence : on n'entend que le bruit du train, si caractéristique du film. Dès que le cousin décide d'aller se coucher, Mahmut met une cassette X. Mais Yusuf revient, l'obligeant à changer de chaîne et même à arrêter la télé car son cousin reste devant le poste.

Ce qu'ils ont en commun, les deux cousins ne le partagent donc pas : Mahmut fait l'innocent lorsque Yusuf lui demande si "elle est partie", alors qu'il vient de recevoir une prostituée. Le fossé est trop grand entre l'homme de la ville et celui de la campagne, semble nous dire Ceylan. On voit beaucoup de couloirs dans le film (lieu très cinégénique, on ne le dira jamais assez), mais ces couloirs ne permettent pas vraiment de communiquer : ils génèrent plutôt des gags, comme lorsque Mahmut, fuyant la porte où il écoutait la conversation de Yusuf, se colle les pieds dans le piège à souris. Un autre couloir est notable, celui où Mahmut marche avec sa mère lorsque celle-ci lui recommande d'arrêter de fumer. Mais celui-là, très sombre, stylisé, évoque plutôt la mort, vers laquelle se dirige la mère...

Ceylan met tout en oeuvre pour nous faire ressentir ce fossé entre les deux cousins - c'est le sujet du film. Mahmut fréquente un bar avec du jazz en musique de fond, travaille dans une impressionnante bibliothèque, quand Yusuf se contente de fumer sur le balcon et ignore qui est "Bak". Mais lorsqu'il s'agit de se colleter avec un animal, c'est Mahmut qui est désemparé, et la souris qui souffre est prise en charge par Yusuf. Le seul moment où l'on sentira la distance s'amenuiser (un peu), c'est lors du voyage en Anatolie, loin de la ville justement - chouette plan, avec une nuée d'oiseaux qui s'envole sur une place devant une église.

Dès le retour, la tension monte de plus belle, jusqu'à faire partir le cousin, après que la colère de Mahmut a explosé. Mahmut verra aussi partir son ex-femme, qu'il suivra à l'aéroport, l'espionnant en cachette, un peu comme faisait Yusuf, finalement, avec les femmes dans la rue. A un moment, Mahmut passe devant un miroir, et un raccord parfait montre une femme blonde qui sort de derrière ce miroir. Magique ! Ceylan joue ensuite sur les reflets dans cette autre belle scène.

Dans un plan final un peu complaisant peut-être, la caméra se rapproche de Mahmut, qui s'est remis à fumer, jusqu'à scruter son visage de profil. Mahmut réfléchit-il à sa responsabilité ? Lui qui a, peut-être, rendu stérile son ex-femme en l'obligeant, à l'époque à avorter ? Lui qui a refusé à son cousin un piston pour qu'il trouve du travail dans l'entreprise qui l'emploie depuis des années en tant que photographe ? Lui qui a sadiquement caché à Yusuf qu'il avait retrouvé sa montre à gousset, pour que ce dernier se sente soupçonné ? Petitesse morale, à l'image de la Swatch toute petite avec laquelle il se déplace dans Istanbul ? A moins qu'il ne se désole plus égoïstement sur ses idéaux perdus, sur la médiocrité de son existence ?

La force de ce film est de suggérer plutôt que d'asséner. Même si c'est parfois un peu long admettons-le, si l'exigence formelle baisse sur certaines scènes (celle où il cherche la montre par exemple), ce Uzak recèle suffisamment de pépites pour mériter son prix à Cannes.

Je termine par ma scène préférée : une poulie de grue se balance lentement en gros plan sous la neige ; derrière apparaît, en tout petit, Yusuf qui court dans la neige ; il sort du cadre ; léger panoramique vers la gauche, pour nous faire découvrir un magnifique bateau échoué le long du quai (on pourra comprendre que la poulie était suspendue au mât du bateau) ; Yusuf regarde un peu puis repart, la caméra le suit, il sort du cadre, on n'a plus que le bateau et des câbles en premier plan ; quelques secondes plus tard, on retrouve Yusuf qui a tourné au bord du quai, continuant à courir au loin, jusqu'à sortir du cadre. Sublime ! Le genre de scène qui suffit à justifier le film à mes yeux.

Un tout petit peu en dessous des Climats, mon préféré de Ceylan. Et bien mieux que le bavard Poirier sauvage.

7,5

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