Ceci n'est pas une critique

Avis sur Valmont

Avatar Antonin Bénard
Critique publiée par le

Avertissement: Je réponds ici à l'initiative bien plaisante de Sergent Pepper qui vient de publier ce jour même 4 critiques.
La plus importante, celle des Liaisons dangereuse de Laclos:
http://www.senscritique.com/livre/Les_Liaisons_dangereuses/critique/23455176

et les trois autres, des films tirés du livre:
http://www.senscritique.com/film/Les_Liaisons_dangereuses/critique/24691532
http://www.senscritique.com/film/Valmont/critique/32720995

Je n'ai pas commenté la 3ème version qui est un nanard intergalactique mais que Sergent Pepper a eu le courage de critiquer aussi :
http://www.senscritique.com/film/Sexe_intentions/critique/32721007

Voici ma réponse:

J'apprécie vos critiques, tout en étant d'un avis contraire: Pour moi le film de Forman est bien meilleur que celui de Frears. Mais selon quels critères ?

Mes souvenirs du roman de Laclos sont en réalité trop lointains et plus imprécis que ceux des films, que j'ai vu beaucoup plus souvent. Aussi je suis pour le moment incapable de juger l'exercice même d'adaptation. Manifestement le scénario de Forman a pris plus de liberté que celui de Frears avec le récit original. Mais peut-être est-ce déjà une qualité en soi ?

Il me semble en effet que ce travail d'adaptation est systématiquement voué à l'échec lorsque l'on touche aux chef-d'oeuvres du genre romanesque. Quoique piètre lecteur, et bien plus grand connaisseur du cinéma, je pense que la littérature est certainement l'Art majeur. Celui qui possède les moyens esthétiques les plus riches, les plus nobles (parce qu'ils réservent une grande part de leurs effets à notre propre imagination notamment) de raconter une histoire.

Or quant on s'attaque à la forme extrêmement particulière d'un roman épistolaire, on tombe sur une difficulté immense.
La succession de lettres est un voyage permanent entre deux échelles de lecture du récit: de l'intimité de chaque personnage, à l'omniscience divine capable de recomposer une vue d'ensemble des évènements grâce à la variété des points de vue accessibles.
De plus, ces deux niveaux de lectures se voient perturbés par le fait majeur qu'une lettre n'est pas non plus un journal intime, mais bien l'expression d'un personnage, adressée spécifiquement à un autre. Les mots de chacun sont pesés, choisis en fonction de celui à qui il s'adresse. La réalité fictionnelle est donc toujours vue à travers le prisme d'un récit dans le récit. Si de surcroit la lettre est écrite sous la dictée d'une tierce personne ou qu'elle est lue par des yeux qui n'auraient pas dû la voir, le double sens devient triple sens. Nous atteignons une multiplicité d'interprétations extrême. Une ambiguité permanente du langage qui fait tout le sel et le génie du roman de Laclos.

Autant dire que retranscrire cette complexité en images, en dialogues, en situations vécues (et non retranscrites) par les personnages est un pari impossible.

Il faut donc, pour faire un film de tout cela, tirer un trait sur l'ambition esthétique portée par la puissance littéraire, et trouver des moyens propres au cinéma.

Frears et Forman ont choisit deux voies différentes.
Le premier s'est attaché à reproduire la mécanique implacable des situations. En cela je dirais qu'il a choisi la lettre.
Le second a préféré effectivement privilégier le point de vue d'un personnage, Valmont, pour tenter de retrouver la sensibilité du récit. En cela je dirais qu'il a choisi l'esprit.

Tentons alors de juger maintenant des qualités propres à chacun des films, comme s'il n'étaient pas tirés du roman.

Je ne prendrais pas de gants: malgré toute les qualités de mise en scène de Stephen Frears, et malgré surtout le jeu impeccable de chacun de ses acteurs, pour moi ce récit frise la caricature. La mécanique froide devient non immorale mais amorale.
Comme vous dites, Valmont est décrit comme un véritable serpent, Merteuil comme une pieuvre sanguinaire et, au fond, le retournement final, ces deux-là l'ont bien mérité, malgré le soupçon d'humanité qui leur est enfin accordé, tant ils ont été, auparavant, dépeints comme des êtres exécrables, perfides, sans foi ni loi, bref des salauds parfaits.
Les deux jeunes tourtereaux (Volanges et Danceny) brillent par leur insignifiance, le casting n'aidant pas à comprendre que leur naïveté n'est due qu'à leur extrême jeunesse. Quant à Madame de Tourvel, elle est la pureté incarnée, un personnage rendu ici anachronique par son caractère romantique. Méprise. Une pureté qui ne pourra dés lors se briser que grâce aux assauts au bulldozer d'un Valmont enragé.
Si je poussais le vice un peu loin, je dirais que ces liaisons vachement dangereuses ont pour seul but de conforter le spectateur dans sa vision idyllique de la fidélité conjugale, ou pire, de l'amour idéal qui ne devrait être que le premier qu'on a connu. Voilà le principal défaut que les procédés d'écriture et de mise en scène du film font naître ici: une vision brillante mais tronquée, selon moi, de l'esprit libertin, sans doute trop inspirée par cette idée elle-même caricaturale d'un Laclos militaire et dont le roman serait au fond un récit guerrier. Une succession de clichés sur ce que serait la perversion et l'innocence, sur la nature du désir (avili à la seule promesse de jouissance) ou même le sentiment amoureux réduit à une faible flamme qui ne brillerait que par son idiotie.

Valmont me semble donc beaucoup plus riche en épaisseur psychologique justement, plus proche aussi de la réalité historique et anthropologique.

Commençons par le décors, les plans d'ensemble, les seconds rôles, les figurants et les silhouettes qui peuplent le film: ils ne servent pas que de faire valoir aux producteurs. Ils font monde. Un monde cohérent et complexe. Où est représentée l'ensemble de la société qui a accouché de ce concept étrange: le libertinage. Les petites gens qui gravitent autour de ces importantes personnes ne sont pas seulement là pour tenir la bougie. Ce décors beaucoup plus large qu'offre Valmont par rapport à l'économie effectivement théâtrale du Frears a une vertu immense: rappeler sans cesse au spectateur le caractère exceptionnel de la vie de la noblesse, et à de nombreux moments en souligner la vacuité, le ridicule, l'orgueil déjà…

Car il me semble que le libertinage, enfant du XVIII ème siècle, est un humanisme. Non réductible à une perversion morale.
La politesse et la galanterie, ces raffinements français, ont atteint leur apogée à la même époque. Elles aussi commandent, par respect de l'autre ou de soi, que la vérité ne soit jamais exprimée crûment, que le désir ou le dégoût prennent de longs détours pour être révélés ou restent tus à jamais.

Certes le vice, le mensonge, le faux-semblant et la manipulation sont bien là. Ils n'ont pas été gommés. Mais le pari de Forman sur ces questions est de parvenir à nous faire comprendre les motivations profondes de ces comportements. D'en montrer l'absolue sincérité (quand bien même ils conduisent à la duplicité). Il est donc parfaitement logique que l'art de la conversation en société, ou que l'art de la séduction y soient plus subtils. Qu'ils soient aussi la manifestation d'une réelle intelligence, d'une grande sensibilité, d'un égard porté aux autres.
A la Musset si vous voulez. Valmont devient réellement charmant, y compris au yeux du spectateur. Et l'ambiguité nait du fait même qu'immédiatement ce séducteur est pris à son propre piège ou, en tout cas, qu'il nous est impossible de juger de la réalité de ses propres sentiments. c'est sans doute d'ailleurs une leçon importante: la nature même du désir amoureux nous rend étrangers à nous-mêmes. Comme Valmont, nous demeurons incapables de maitriser ou même de comprendre ce désir.

La figure de Merteuil est là aussi dépeinte avec beaucoup plus d'humanité, sa vengeance n'est pas seulement le fruit d'un orgueil mal placé, mais bien le combat permanent d'une femme dans ce monde dominé par le sexe fort. D'où l'importance de montrer longuement au début la sortie du couvent. Vision charmante de l'univers carcéral réservé aux petites filles de haute lignée, véritable élevage à épouse pour vieux célibataires. Le parallèle entre la jeune Volanges et Merteuil est ici beaucoup plus visible. Elles sont presques les figures d'un seul et même personnage, avec pour les différencier l'unique fossé des années écoulées.

De même la peinture de l'innocence y est plus riche: tout à la fois touchante, sensible, belle, et tout à la fois ironique, La petite Volange est certes attachante, mais elle est aussi ridicule. Comme son preux chevalier à l'épée bien encombrante. Leur naïveté n'est plus présentée comme une valeur absolue, mais bien aussi comme une marque de faiblesse. Cette complexité là encore nous force à suspendre notre jugement.

Que dire enfin du portrait de vertu qu'incarne magnifiquement Meg Tilly ? Sous ses traits, Madame de Tourvel a acquis pour moi une profondeur inégalée. Parce que son innocence à elle est active. Elle ne souhaite pas autre chose que Merteuil, mais par des voies strictement opposées: préserver son honneur, chérir sa liberté. Cela passe évidemment d'abord par une résistance à la séduction, une volonté d'accomplir ce devoir impossible de fidélité, tenter vainement d'entretenir les sentiments qu'elle éprouve pour son mari absent. Pourtant quelle félicité trouvera-t-elle dans l'abandon ! Après avoir succombé, c'est tout son être, toute son âme qui sont entièrement réconciliés. La scène du marché n'est là encore pas une séquence bouche-trou. Elle montre par des moyens concrets comment cette femme a retrouvé le chemin d'une vie pleine, où les fruits que le monde a à offrir lui sont alors tous accessibles et dignes d'êtres désirés. Jamais sans doute, bonheur plus grand ne fut suivi d'une si grande affliction. Est-elle coupable d'avoir cédé à un amant volage ? Est-elle seulement victime d'un monstre sans coeur ? Un peu des deux sans doute...

D'une manière générale, ce que je cherche ici à démontrer c'est bien la différence majeure qui existe entre les deux films: leur volonté ou non de poser un jugement définitif sur les acteurs de ce drame.

C'est exactement en cela que, selon moi, Forman rejoint beaucoup mieux par son récit plus libre l'absolue ambiguité du roman, ainsi que la complexité et la richesse que compose la multiplicité des points de vues exprimés.

C'est d'ailleurs la grandeur commune à toutes les oeuvres de l'esprit: tenter d'ouvrir un questionnement plutôt que de le refermer.

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