La voie de l'encre

Avis sur Viol en première page

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Voici un violent réquisitoire signé par un cinéaste qui n’épargne personne, ou presque. Seul l’un des personnages impliqués dans viol en première page est un tant soit peu honorable, l’unique qui n’ait pas peur d’inspirer mépris et indifférence aux manipulateurs qu’il tente de faire tomber tout en conservant son intégrité. «Si tu fais ce métier (journaliste), tu n’as pas le droit d’être stupide», le gronde un confrère, sous entendant, marche avec les pourris, ou choisis la marginalité critique, mais ne joue pas aux aveugles. L’homme se force alors, au détriment de sa carrière, à ouvrir les yeux, et de mettre en route son sens critique. Un tour de force alors qu’autour de lui le monde s’écroule : en plein cœur des années de plomb, à la veille des élections, c’est le chaos qui règne dans les rues d’une Italie laminée par des guerres d’opinion stériles.

Emporté par un Gian Mario Volonte impérial, Viol en première page est d’un désespoir absolu, de ceux qui épuisent. Non d’ennui, ni de désarroi, bien au contraire. Mais son réalisme noir éponge les cœurs, de même que son final, privé de tout soleil, ôte aux optimistes le droit d’espérer un ultime sursaut d’humanisme de la part des hommes de pouvoir qui manipulent, dans l’ombre, les foules. Quand le responsable d’un journal national, dit de confiance, manipule l’opinion publique au moyen d’une désinformation vicieuse aussi facilement qu’il se permet d’insulter sa docile épouse, la messe est dite. Derrière les concepts idylliques de liberté d’expression, d’intégrité journalistique, de démocratie même, se planque une toute autre vérité. Celle du pouvoir, des influences et des gros biftons qui sont dans les mains de figures publiques qui n’hésitent pas une seule seconde à avouer leur pragmatisme noir : l’heure n’est plus au romantisme, croire en l’utopie c’est bien, composer avec la réalité, y compris s’il s’agit d’épouser le sordide, c’est beaucoup mieux.

En moins d’une heure et demie, Marco Bellocchio mène sa charge à son terme en laissant l’opportunité à quelques seconds rôles de briller — Laura Betti impressionne en femme éprise d’un petit jeune qui la néglige — tout en faisant la part belle aux dialogues. Tout passe par la parole, l’image n’est qu’un support, parfois un peu trop scolaire, aux textes qu’elle illustre. Mais c’est aussi peut être son intelligent retrait qui permet à Gian Maria Volonte de crever autant l’écran, jusqu’à se faire une place de choix en tant que sympathique salopard toute compétition dans le cœur des yeux troublés qui le contemplent. Qu’ils soient, ou non, fans de la première heure de son charisme naturel, aucun n’ira contester le fait qu’il est la clé de voûte d’un brûlot radical réellement stimulant qui remet en cause, dans le même temps, le pouvoir effrayant des médias de masse ainsi que les rouages mêmes de nos démocraties modernes. Glaçant.

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