La Vierge aux outrages

Avis sur Viridiana

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Comme tous les grands auteurs, Luis Buñuel a un certain nombre de choses à dire et il les redit fortement de film en film. Misère, érotisme et sacrilège, qui tissent son noir blason, crèvent ici l'écran avec une profusion et une prodigalité de milliardaire en images. L'argument factuel n'est que le fil à bâtir dont il se sert pour assembler à grands points les pans de son discours. Mais le fil court et, d'abord sommaire, se tend, droit, en une progression dramatique qui atteint, au dernier tiers du récit, son paroxysme. Le cinéaste est un moraliste qui ne se berce d’aucune illusion sur le genre humain. Il a cependant compris que les hommes sont trop souvent pervertis par leurs conditions de vie et qu’il convient de réformer la société avant de pouvoir espérer les transformer. Chez lui, les nécessiteux sont le "mal" parce que cela s’est trouvé ainsi, parce que leur éducation, leur hérédité les y ont poussés. Ils font partie de ce lumpenprolétariat qui forme le revers d’une médaille dorée : les pauvres permettent aux riches de pouvoir continuer de faire l’aumône à la sortie de la messe. En s’insurgeant contre cet état de fait, Buñuel s’affirme comme un authentique révolutionnaire, et c’est pourquoi il a tant inquiété les bien-pensants. Lauréat très polémique de la Palme d’Or au Festival de Cannes 1961, Viridiana est un furieux cri de sang, de volupté et de mort. Il illustre la découverte de la vie par une jouvencelle qui veut poursuivre un apostolat n’étant pour elle qu’un prétexte à refuser le réel, jusqu’au jour où elle comprend enfin qu’elle doit accepter le "contrat social". Ce grand sujet, Buñuel le place dans une Espagne contrastée, tragique et grotesque, qui renvoie à la tradition picaresque. Fidèle à ce qu’il n’a jamais cessé d’être et d’exprimer, il opère la synthèse de toutes ses créations en joignant la violence hors mesure et l’ouragan porteur de flammes de L’Âge d’Or, l’atrocité de Terre sans Pain et les véhémences caustiques d’Archibald de la Cruz. Mais son humanisme a mûri. S’il n’a rien abdiqué, ce révolté n’a plus besoin de passer par le détour de la provocation spectaculaire. L’incendie surréaliste qu’il allume brûle les valeurs sacro-saintes d’un monde sournoisement oppressif sans recourir à l’appui des feux d’artifices.

Devant ces illuminations, tout le paradigme buñuelien s’éploie : le bien et le mal deviennent deux notions fallacieuses conduisant pareillement à l’échec, n’importe quel acte s’ouvre et, simultanément, se referme sur l’ambigüité, rien ne changera tant que les catégories morales demeureront ce qu’elles sont — la négation de l’amour fou et de la vraie vie rimbaldienne, l’affirmation de puissances abstraites mystificatrices. Plus nettement que jamais, la mise en scène fonde ici le lieu magique où forme et contenu se combinent dialectiquement jusqu’à l’incandescence. C’est pourquoi la censure se leurrait en croyant pouvoir dompter Buñuel et en supervisant le scénario : cet alchimiste est capable d’atteindre la plus grande subversion en partant de n’importe quelle élémentaire fiction. Viridiana est un film si fortement chargé de soufre et de lumière noire qu’il coule de source. L’artiste a pu le concevoir en se mettant dans cet état de sommeil de la raison qui s’entretient, selon Goya, des monstres qu’il engendre. On pourrait ajouter qu’il s’éclaire en miroir au moment de l’éveil pour nous renvoyer notre image sans que la scène change : ces monstres, c’était nous. La vertu principale de l’œuvre (elle en a beaucoup d’autres) réside dans sa puissance de dérangement, et son affirmation première est que pour toute pensée respectueuse d’elle-même, Dieu ne peut-être qu’un dieu incroyable. L’Église n’inspire pas à Buñuel de la colère mais un sentiment accru de force. Il considère la religion, et se sent aussitôt meilleur de ne pas être bigot, ou plutôt il la regarde sans retenir la notion de vice ou de perversion. Voir ici avec quelle virulence narquoise il caricature certains principes chrétiens ("Il faut pécher pour mieux se repentir après" dit un des mendiants, l’œil libidineux). On peut être sadique, fétichiste ou exhibitionniste, on peut aussi être croyant. Chez le réalisateur, la fougue du trait s’accompagne pourtant d’une étonnante pudeur d’expression. Ceux qui sont choqués devant ses films ne peuvent l’être par ce qu’il montre, qui reste toujours dans les limites de la décence au sens habituel du terme, mais par ce qu’il implique de vigueur acerbe et destructrice sur le plan moral. Buñuel ne cherche pas le scandale, il l’a maintes fois proclamé. Il exprime en revanche, avec obstination, une série de constantes éthiques qui définissent sa philosophie. Celle d’un homme revendiquant la liberté pour l’individu et qui pour cela croit devoir lutter sans relâche contre tout ce qui restreint l’autonomie et les possibilités d’épanouissement : tabous religieux, intolérance idéologique, obscurantisme social et ce qui en découle, fanatisme, pharisaïsme, hypocrisie, superstition.

L’histoire : Viridiana, une novice, à la veille de prendre le voile, rend visite à son vieil oncle veuf et malade. Cette belle jeune femme transporte partout avec elle une panoplie étrange qu'elle cache honteusement dans des tiroirs, et exprime ses aspirations profondes en souillant le lit des hommes lors de crises de somnambulisme. Don Jaime reconnaît en elle le sosie de sa défunte femme, morte on ne sait comment au cours de sa nuit de noce. Il la supplie de revêtir la robe de mariée, qu'il essaie lui-même chaque soir devant son miroir. Au cours d'un souper aux chandelles, il la drogue et, le lendemain matin, lui fait croire qu’il l’a possédée. Désespérée, sa nièce s’enfuit. Jaime se pend alors avec la corde à sauter d'une fillette qu'il aimait regarder, manière fort élégante de "sauter le pas". Viridiana, prise de culpabilité, renonce à ses vœux. Elle installe au château une sorte d'hospice, véritable cour des miracles qui empile tout ce que la région compte de gueux, d'infirmes, de pouilleux, de bossus, et doit cohabiter avec Jorge, fils naturel de Don Jaime. En termes de pensées et de modes de vie, les deux cousins s’opposent comme le jour et la nuit : lorsque l’une récite la prière et pense transformer le monde par sa bonté, l’autre bâtit de sa main et se dépense en travaux de maçonnerie. Un jour, les mendiants dignes de Zurbarán pillent la cave et l'argenterie, organisent des agapes et se préparent un festin pantagruélique qui tourne à l'orgie et au meurtre. Le temps de prendre une photo, tous se figent dans une parodie grinçante et breughélienne de La Cène peinte par de Vinci. Viridiana est cette fois presque violée, et l'on s'entretue sur son corps. Buñuel s'abandonne alors à une sorte de frénésie lyrique : la hideur et la méchanceté des personnages, la monstruosité des débauches, le ballet exubérant et déchaîné que rythme l’Alleluia d’Haendel, la bizarrerie des boscheries chères à Philippe II et débouchant sur le ricanement halluciné de l’enfer, tout est balayé par le souffle poétique de l’auteur, par l’aisance hautaine et triomphale avec laquelle il piétine tout ce qui passe pour respectable. Lui seul peut se permettre de telles situations sans tomber dans le mauvais goût, car elles sont soutenues par une attitude combattante qui ne dissimule pas son visage.

Dans cette satire d'un monde où la cruauté et la laideur profanent inlassablement une innocence trop crédule, l'insolite point à chaque instant. C'est par cette transfiguration du réel que Buñuel s’affirme comme un maître. Tout se passe comme si le cinéaste enfonçait à coups redoublés le clou qu’il avait seulement planté avec Nazarin. Quel clou ? La dérision de la sainteté. À laquelle il convient d'ajouter la dénonciation de l'égoïsme capitaliste. Ironie de l’histoire, il s’en est fallu de peu pour que cette production naisse sous les couleurs franquistes. Hélas les censeurs n’ont pas le sens de l’humour — noir ou pas. Viridiana est tressé comme une natte. Par exemple, un documentaire agricole sur le quotidien des travailleurs contraints au labeur dans des conditions scandaleusement archaïques s'entrelace à la description des clochards absorbés dans un Angélus borborygmique. Aux yeux de l'auteur, les créatures malfaisantes sont une force immanente et naturelle, qu’il se garde bien de juger. De manière significative, Viridiana, pour édifier son havre de générosité, choisit ses invités parmi les plus infirmes, les plus laids et les plus paresseux. La communauté chrétienne reconnaît tout de suite chez les déshérités de la nature, et particulièrement les arriérés mentaux, le matériel idéal qui lui permet de préserver sa bonne conscience sans risque de changer un seul iota à un ordre social qui la favorise. Elle les pare de prestiges particuliers entretenant une mystique de l’homme diminué. Or, même ces épaves sauront à l'occasion se révolter. Dans la fable de la charrette et du chien fatigué, Buñuel attaque et pourfend le particularisme mesquin qui consiste à dénoncer une petite injustice pour n'avoir pas à en dénoncer de plus grandes, à avoir son pauvre pour demeurer un bon bourgeois, son juif pour ne pas renoncer à l'antisémitisme, ou à stigmatiser les criminels de guerre étrangers pour pouvoir mieux couvrir ceux qu'engendre la mère patrie. Ici réside une douloureuse vérité : la charité (vertu cardinale du christianisme) est non seulement un palliatif inefficace contre toutes les misères de la terre, mais aussi un instrument de soumission.

L'âme espagnole et son absolutisme implacable éclatent dans cette œuvre corrosive, ce film-outrage qui la brocarde de toutes parts. Où est l’hérésie ? Dans les objets : mais cet attirail d'épouvante, le diadème de scarification, les clous, les poignées de cendre sont dans la ligne exacte du catholicisme ibérique. Dans les idées : mais ce n'est pas la miséricorde qui échoue, c'est une pitié maladroite, hors de la règle, peut-être orgueilleuse. Le cinéaste reste fidèle au slogan surréaliste : la poésie sera convulsive ou ne sera pas. Tout un chacun, même un voleur, un lépreux ou un handicapé peut être le Christ. Or l’héroïne refuse l'universalité de la rédemption, elle ne peut admettre un Christ incarné, aussi admet-elle l'incarnation sans le Christ. Devant la faillite des bons sentiments, elle doit songer à revoir les règles du jeu. Elle accepte de devenir la concubine de Jorge : voilà la si prude, si pieuse ex-nonnette qui se regarde dans un miroir, arrange ses cheveux, passe sa langue sur ses lèvres et offre sa virginité à qui veut bien la prendre. Et pour Buñuel, évidemment, rien de plus délectable que le spectacle d’une sainte-nitouche qui s’encanaille. Infortunés fripons de France et d'Amérique qui, afin d’insuffler cent fois moins de vitalité érotique, doivent convoquer, toutes croupes ondulantes, des régiments de bikinis et de dentelles noires. C'est qu'il leur manque un facteur essentiel : le péché. Images de plus à verser à l'armorial blasphématoire, on vole l'objet fétiche de Don Jaime, un crucifix à cran d'arrêt, et la petite fille brûle la couronne d'épines de Viridiana. Don Quichotte féminin, celle-ci finit donc par rencontrer deux autres grands archétypes espagnols, Don Juan et la Célestine, au sein d’une demeure féodale en ruines où ils forment un très profane ménage à trois et jouent aux cartes en écoutant des disques de rock. Initiée à la traite des vaches, elle retrouve goût à la vie dans un geste que la santé délivre de l’obscène, et prend conscience d’être animée par un fervent besoin de réalisation amoureuse. Peut-être un jour, après avoir fait l'expérience de la chair, pourra-t-elle s'en retourner sur les routes pour redresser les torts, renoncer à l'enfer de l'innocence et gagner le paradis au moyen du vécu. Dans El, Francisco, devenu moine, avançait de travers, comme en zigzag, car les voies de l'Église étaient une échappatoire face à la mort. Dans Viridiana, Don Jaime l'hidalgo marche lui aussi d'une manière incertaine, en piétinant ses propres traces de pas et en traînant le pied. Luis Buñuel nous enseigne la manière de marcher droit et digne. Fier comme un homme.

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