Et Scarlett fut...

Avis sur Vivien Leigh, autant en emporte le vent

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Beauté diaphane, carnation de nacre et cheveux de jais, rehaussés par de larges prunelles vert émeraude illuminant un visage de chatte au modelé exquis, taille de guêpe et folle distinction, telle apparaît, dans les années trente, celle qui est encore Vivian Mary Hartley, née en 1913 à Darjeeling, perle des Indes sous domination anglaise.

Mais qu’on ne s’y trompe pas : derrière la finesse des traits et l’harmonie gracile de la silhouette, que d’aucuns pourraient assimiler à une forme de délicate fragilité, se cachent une détermination sans faille et un tempérament de feu.

Education et bonnes manières, Vivian va les acquérir dans le couvent huppé du Sacré-Cœur, en banlieue de Londres, qu’elle fréquente dès l’âge de 6 ans ; période déterminante où la fillette prend conscience de son goût pour le théâtre, s’épanouissant dans les spectacles de fin d’année qui la voient clamer en toute ingénuité: « je serai une grande actrice ! », alors que déjà se profilent, inquiétantes, des sautes d’humeur qui ne laissent pas d’alerter les religieuses.

À 19 ans, l’adolescente est une jeune fille accomplie, que la fréquentation des pensionnats français a transformée en une exquise Lady, rompue au maniement des langues et de la nôtre en particulier.
Parée de tous ces atouts, la jeune femme a fait la conquête d’un avocat de 13 ans son aîné, Herbert Leigh Holman, qui l’a épousée, subjugué par cette brune tanagra au charme irrésistible.

On est en 1932 et Vivian, chez qui le désir de théâtre est toujours bien vivace, s’inscrit à la Royal Academy of Dramatic Art : trois ans plus tard, la première de la pièce « Le masque de la vertu » met le Tout-Londres aux pieds de celle qui, à la demande de son agent, s’appelle désormais Vivien Leigh.

Année mémorable s’il en est : la jeune comédienne se voit proposer un contrat de 5 ans par le réalisateur et producteur Alexandre Korda, mais surtout , elle attire l’attention de l’étoile montante du théâtre, Laurence Olivier, que la performance de Vivien et sa beauté éblouissante ont laissé sans voix.

Leur attirance réciproque, conjuguée à une puissante attraction sexuelle, consument bientôt les deux amants, mariés chacun de leur côté, mais question carrière, s’ils tournent ensemble dans L’Invincible Armada en 1937, Hollywood se refuse à engager Vivien dans Les Hauts de Hurlevent, au côté de Laurence Olivier, considéré comme le meilleur acteur shakespearien de sa génération.

C’est sans doute cette blessure d’amour propre qui déclenche chez la jeune ambitieuse le désir impérieux, voire irrépressible, d’incarner Scarlett O’Hara dans Gone with the Wind, titre du roman de Margaret Mitchell, que Vivien vient de dévorer, fascinée par une héroïne qui lui ressemble et à laquelle elle s’identifie.

Scarlett, ses caprices, sa fougue, sa soif de plaire et de séduire, son obstination, son manque de scrupules avéré, mais son courage aussi : c’est ELLE, elle le sent, elle le sait, qui sera l’élue !
Toutefois, pourquoi choisirait-on Vivien Leigh, obscure petite actrice britannique de 24 ans, pour se glisser dans la peau de la sudiste d’Autant en emporte le vent et incarner l'impétueuse héritière de Tara, rôle convoité par les plus grandes stars américaines sans exception?

Alors, peut être pourra-t-on parler de destin, de chance, sans doute les deux à la fois : un formidable casting de 1400 candidates a été lancé par le producteur David O’Selznick, où l’on reconnaît entre autres, les deux monstres sacrés que sont, à l’époque, Bette Davis et Katharine Hepburn, sans parler d'actrices en vogue comme Lana Turner, Joan Bennett, Jean Arthur ou la piquante Paulette Goddard.

Le tournage a commencé : l’incendie d’Atlanta embrase toutes les prises, seule, Scarlett manque encore à l’appel.
Dans le rougeoiement des flammes, donnant à la beauté de Vivien un éclat quasi surnaturel, Myron Selznick, frère du producteur et agent de l’actrice, qu'il accompagne, lance à David:
« Hé, génie, voilà ta Scarlett O’Hara ! »

La détermination de Vivien triomphe, elle qui se targue d’avoir hérité de la volonté de sa mère et de l’optimisme de son père, va arracher, en un unique bout d’essai, le rôle qui lui vaudra une gloire internationale : le jour de Noël 1938 l’actrice reçoit SON cadeau, Scarlett, ce sera ELLE !

Pourtant rien n’est facile et le tournage se révèle une lutte de chaque instant : Vivien a perdu son soutien en la personne du réalisateur George Cukor, remplacé, sur les instances de Clark Gable, par le brutal Victor Fleming, lequel prend un malin plaisir à malmener la jeune femme, qu’il trouve trop « lady » dans son jeu, moquant en outre son accent « so british ! »

Mais « la poupée de porcelaine », mortifiée par ces critiques sort les griffes, se muant en une virago ordurière : dès le lendemain, corsage déchiré mettant sa poitrine à nu, provocante, elle lance à son tourmenteur : « c’est assez salope pour vous, ça ?! »
Et la « salope » remporte l’Oscar en 1940…

Une année triomphale qui marque la victoire de la femme et de la comédienne : Vivien épouse enfin Laurence, son grand amour, qu’elle retrouve au théâtre dans le répertoire de Shakespeare.
Une question toutefois taraude celle que l’on surnomme à présent « la plus belle femme d’Angleterre » : son mari est-il meilleur acteur qu’elle ?

Relation intense entre ces deux êtres, faite de passion, de désir, de connivence, mais aussi de cette rivalité qui peut pimenter voire galvaniser un couple, complice dans la vie et sur la scène, l’éloigner aussi.
Et Vivien, en 1941, de privilégier les films où elle est la partenaire de Laurence, comme Lady Hamilton d’Alexandre Korda : une Emma flamboyante au côté de l’Amiral Nelson, borgne et manchot, incarné par un Larry Olivier plus fringant que jamais.

Mais l’actrice de 28 ans, adulée, une fois encore pour son physique, ne se sent pas reconnue pour ce qu’elle est vraiment : une comédienne.
À l’instar de George Cukor, qui voyait la beauté de Vivien comme un handicap, elle déclare:

« Je ne suis pas une star de cinéma, je suis une actrice. Être une star du cinéma, juste une star du cinéma, est une fausse vie, qu'on vit pour des fausses valeurs et pour la notoriété. Les actrices ont une longue carrière et il y a toujours des rôles merveilleux à jouer ».

Ce personnage de Scarlett qui lui colle à la peau, elle n’en peut plus, elle n’en VEUT plus, refusant d’y être cantonnée et elle va mettre la même détermination farouche à sortir du rôle, qu’elle en avait déployé pour l’obtenir.

Caractère complexe d’une personnalité pleine de paradoxes, que guette la bipolarité ; en 1944, la comédienne triomphe au théâtre mais c’est déjà le début de la fin ; enceinte sur le plateau de César et Cléopâtre, elle perd l’équilibre : une fausse couche conjuguée à un début de tuberculose vont faire ressurgir chez la jeune femme, les troubles maniaco-dépressifs enfouis depuis l’enfance.

Comme un calque de sa vie, l’actrice va désormais incarner des héroïnes flirtant avec la folie : Anna Karénine en 1948 et bien sûr Blanche Dubois, personnage magnétique et désaxé d’Un Tramway nommé Désir, « l'une de ces rares performances qui peuvent réellement inspirer à la fois la peur et la pitié ».

Et ce rôle, s’il vaut un second Oscar à Vivien Leigh en 1951, marque aussi un premier internement psychiatrique qui la laisse diminuée, en proie à ses démons.

Descente aux enfers programmée de celle dont Brando constatait tristement la ressemblance avec Blanche Dubois : «Vivien est à l’image de son personnage. Comme Blanche, elle couche avec tout le monde ou presque. Son esprit vacille et sa beauté s’effiloche.»

Mais Vivien Leigh, ce fut d'abord « une femme qui alliait l’exotisme des princesses d’Orient au chic des héritières de la gentry », une grande séductrice à qui nul ne résistait, «créature exquise qui pouvait vous raconter des histoires scabreuses de sa voix au timbre clair et glacé, et vous donner envie de pleurer.» déclarera son ami, George Cukor, lui rendant un hommage appuyé.

Rattrapée par ses démons, dévorée par sa folie, Vivien perd Larry, son unique amour : le couple se sépare en 1960, cigarettes, alcool et euphorisants masquant à grand peine le désespoir d’une femme qui cache ses larmes sous un sourire de grande dame, d’une comédienne passionnée qui aura brûlé les planches de son talent et qui, épuisée, rongée par la tuberculose, passera, une nuit d’été de 1967.

Dès le lendemain, les théâtres londoniens éteignent leurs enseignes quelques instants en mémoire de son talent insensé : Vivien Leigh avait 53 ans.

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