Espoir et désillusions

Avis sur Vivre !

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À l'approche d'une telle œuvre, qui ambitionne de revisiter l'Histoire récente de la Chine, le spectateur occidental peut légitimement craindre la fresque pesante, obscure, voire propagandiste. Heureusement, il n'en est rien, et même s'il n'évite pas totalement l'écueil du didactisme, Vivre ! est un film passionnant, romanesque en diable, qui sait être critique tout en véhiculant un message éminemment universel, parfaitement résumé par le titre français : il faut exprimer son désir de vivre, le hurler et le revendiquer, comme un ultime pied-de-nez au désespoir, comme la meilleure réponse à apporter à ceux qui prônent l'oppression.

Après avoir brillamment évoqué le sort réservé à la femme par la société chinoise (Épouses et Concubines), Zhang Yimou s'intéresse cette fois-ci à tous les Chinois qui ont subi dans leur chair le diktat du régime politique en place. Si la grande histoire est évoquée dans les grandes lignes, des années 40 jusqu'à l'avènement de Mao Zedong, en passant par la Révolution culturelle et le grand bond en avant, c'est bien la petite qui est cœur de toutes les attentions et qui donne à Vivre ! sa pleine puissance évocatrice. Il n'y a pas de pensum ou de réflexion désincarnée ici, c'est la dimension intimiste qui prime, nous donnant à voir les bouleversements de tout un pays à travers le drame d'une famille ballottée par les événements.

Contrairement aux films pro-communistes, qui n'en finissent plus de vanter les vertus du collectivisme, Zhang Yimou donne toute son importance à l'intime et place l'individu au cœur de son sujet. Dès les premières minutes le ton est donné : la maison, familiale et ancestrale, prend toute son importance à l'écran, quant au couple qui y réside, c'est leur drame ordinaire qui occupe le devant de la scène, reléguant en arrière-plan les grands soubresauts de l'Histoire (le début de la guerre civile). En procédant ainsi, Zhang Yimou prend immédiatement ses marques avec le cinéma de propagande et affiche ses ambitions : en plaçant le quidam avant la nation, les forces telluriques avant les grands idéaux, le quotidien avant le fait historique, il rend hommage à un peuple et non à un régime politique. Fugui et son épouse Jiazhen deviennent ainsi les visages de cette Chine du peuple, de cette Chine qui a existé avant Mao et qui lui survivra forcément.

Malicieusement, la mise en scène va venir souligner la primauté de l'humain sur le maoïsme : contrairement à ce qu'il a pu faire auparavant (avec Epouses et Concubines notamment), l'image de Zhang Yimou est plus réaliste que symbolique, renforçant ainsi sa démarche d'authenticité. Le découpage et le rythme vont privilégier le fait domestique au fait historique, quant au travail esthétique, il va habilement souligner les émotions et les valeurs humanistes. Ainsi, lorsque l'on découvre le couple, ce sont les couleurs de la vie qui irradient l'écran (avec des teintes chaudes pour signifier l'union et plus froides pour la désunion). Par contre, lorsque le communisme s'installe, le décor devient uniformément terne et grisâtre... Dans ce monde où dépérissent les forces de vie, les affiches du Grand Timonier détonnent d'ailleurs fortement et agressent notre regard : le rouge vif évoque la couleur du sang ; les visages enjoués, qu'elles exhibent, s'accordent mal avec la détresse locale, donnant à la propagande communiste un aspect totalement grotesque.

Plus généralement, c'est en opposant un destin humain, sensible et réaliste, à celui d'un communisme, surréaliste et oppressant, que Zhang Yimou élabore une critique subtile et non pamphlétaire. Ainsi, si Vivre ! , de par son récit, ne laisse aucune place au doute concernant le rôle toxique du communisme envers le peuple (comme l'indique la succession des malheurs qui frappent la famille), la critique qu'il compose sera d'autant plus efficace qu'elle va se porter sur le terrain de l'ironie. En effet, si le couple a droit aux honneurs du drame, le communisme, lui, est vu sous l'angle du grotesque ou de l'absurde. Absurde, comme cette cantine collective qui est mise en émoi par la simple blague d'un môme, comme ces camarades communistes qui font de l'ingérence en souriant, comme ces simples marionnettes que l'on brûle pour le bien du pays, comme le portrait de Mao qui s'invite sur une photo de mariage, comme cet hôpital sans médecin et sans compétence...

La grande force de Vivre ! réside bien là, dans sa capacité à faire côtoyer le tragique avec l'absurde, la détresse humaine avec la bêtise de l'oppression. C'est bien l'humain qui sort grandi de ce récit qui aura vu les morts s'accumuler au nom d'une utopie. Car c'est bien autour de l'Homme que gravitent émotions et noblesse de cœur, comme lorsque Jiazhen va accorder une seconde chance à son mari ou à celui qu'elle considérait comme son bourreau. À travers elle, c'est la capacité de résilience du peuple chinois qui est célébrée. Zhang Yimou met également en relief le rôle de la culture, terreau d'épanouissement de tout un peuple, en faisant du théâtre d'ombre le symbole de la rédemption et du renouveau : c'est grâce à cet art séculaire que Fugui se rachète de ses fautes et trouve une nouvelle identité, c'est grâce à cet art qu'il résiste symboliquement au communisme : ses marionnettes vont distraire les troupes, la toile de son théâtre va arrêter la lame d'une baïonnette...

C'est en l'homme et en lui seul que réside l'espoir de tout un peuple, comme l'indique avec une touche de poésie la séquence finale, durant laquelle Fugui transmet à son petit-fils la fable qu'il avait dite autrefois à son fils, après avoir remplacé les illusions du communisme par des allusions au progrès. La nouvelle génération est en marche, l'espoir demeure.

7.5

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