Bonnet noir et chapeau blanc

Avis sur Vol au-dessus d'un nid de coucou

Avatar Thecaptaincactus
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Vol au dessu d'un nid de coucou, c'est à mes yeux l'opposition de deux écoles : l'école MacMurphy, et l'école Ratched.
L'école MacMurphy montre une volonté de s'extirper, de se hisser, de s'ouvrir à l'environnement qu'on nous cache, ce qui, dans cet hôpital psychiatrique où a lieu l'action, consiste dans un premier temps à briser la routine, renouveler l'emploi du temps...
Le film de Milos Forman donne à constater cette opposition notamment par l'usage de thème, de couleur mais aussi par la géométrie des corps, tout cela dans le but d'imager, de caractériser chaque "école" de vie...
Continuons donc avec celle de R.P. MacMurphy. La couleur qui semble y prédominer est le bleu sous toutes ses formes. MacMurphy s'extrait visuellement du groupe, lors des réunions, avec la chemise bleu qu'il porte sous sa blouse, et lorsqu'il est dehors, avec son jean bleu, tandis que le reste des internes se vêt de couleurs allant du blanc à l'ocre en passant par le vert malade (un contexte carcéral et un contraste colorimétrique qui n'est pas sans rappeler le personnage interprété par Brad Pitt dans L'armée des 12 singes, de Terry Giliam). MacMurphy leur fait de plus profiter d'une sortie à la mer où tout est d'un bleu ruisselant. Le ciel auquel il risque souvent d'accéder en ouvrant les fenêtres grillées ou en escaladant les grillages, et l'écran mort du poste de télévision à partir duquel il invente un match de baseball, peuvent, à l'occasion, présenter des reflets bleus : il s'agit dans les deux cas d'un horizon, d'un moyen ou d'une vision qui permettrait d'échapper à l'univers clos de l'hôpital psychiatrique. Enfin le bleu profond de la nuit à travers laquelle s'évade Chief confirme le rôle de cette tonalité. Ce bleu est le bleu des grands espaces, de la liberté, et il s'ouvre sur bien d'autres couleurs.
Pour conclure avec l'"école" MacMurphy, on peut étudier la géométrie des corps précédemment mentionnée. Cette dernière montre une volonté de s'extirper, de se redresser, de franchir... Ainsi, MacMurphy monte sur les épaules d'un interne à deux reprises, escalade un grillage, ouvre les fenêtres de force, s'enfuit en car... La position debout, dressée, est donc un véritable signe d'opposition à l'oppression : Cheswick veut ses cigarettes, il se lève sans arrêt parce qu'il n'est pas satisfait, ce qui fait enrager Ratched.

L'école Ratched fait preuve d'une volonté de parquer, de plaquer au sol, d'encadrer jusqu'au bout qui ici se manifeste par une infantilisation des patients, un "dressage", et une prise en charge intégrale.
Esthétiquement, cette idée se symbolise par deux couleurs : le chair/ocre, et le blanc. On constate qu'en effet, les peaux des membres et des visages sont éclairés en ocre, et vont du jaune au rose, de la même couleur que le mobilier de l'internat : les bancs, les cadres, le tourne-disque... ou encore certains détails vestimentaires comme des gilets et des paires de chaussures ainsi que de notoires états d'exaspérations et de douleurs qui vont dans ce sens. Il s'agit en somme de couleurs légèrement chaudes et rassurantes, mais qui ne promettent rien, exactement à l'image de cet univers carcéral psychiatrique. Le blanc est, quant à lui, porté par tout le personnel, à commencer par Ratched. Il est paradoxalement malsain, comme trop blanc, suspect, et son côté uniforme dévoile une dimension glauque et oppressante qui évoque bien sûr une légère et académique critique du totalitarisme soviétique qu'a dû fuir Forman lors du Printemps de Prague. La blouse blanche des internes, elle, les avili en remplaçant leur maturité par une innocence assez stupide, et s'intègre ainsi à la mécanique d'infantilisation que l'hôpital a mis en place et que Ratched respecte à la lettre.
En ce qui concerne cette deuxième "école", la géométrie des corps se caractérise par une volonté de plaquer au sol : les lits sont sanglés, lorsqu'ils se rebellent, les internes sont frappés et mis au sol, les électrocutions vous choquent et vous laissent inerte sur un brancard, contre votre gré... On peut ici établir un lien entre l'Eros et le Thanatos : MacMurphy et Billy Bibbit sont les deux seuls internes à coucher avec une femme dans ce film, et ils sont aussi les deux seuls à mourir. C'est encore plus flagrant avec Billy Bibbit, allongé au côté de Candy puis étendu au sol après s'être tranché les veines. Cette position de soumission corporelle qui caractérise l'hôpital psychiatrique, tout en étant un dernier recours, n'empêche pas l'esprit de ceux qui (se) sont sacrifiés d'aller vaquer ailleurs, l'esprits de ceux qui ont, dès le début du film ou plus progressivement, eu une inextinguible soif de liberté.

Ce film à l'immense mérite de ne pas avoir été manichéen dans le traitement de ses personnages, ce que le pitch initial proposait pourtant comme une option de facilité. Ratched n'est pas une tortionnaire : ce qu'elle fait, elle le fait avec rigueur et attention, avec cœur en somme. Et si prison il y a, elle y est elle-aussi condamnée : la vie de internes, c'est aussi la siennes. Louise Fletcher est remarquable en ce qu'elle laisse croire, par des regards de plus en plus amicaux pour ces fous, que si le soir de débauche n'était pas arrivé, sans doute une harmonie et une joie de vivre se seraient progressivement installées au sein de leur petite communauté. Jack Nicholson est, quant à lui, bluffant, comme à son habitude, dans ce rôle de guide, de leader, de contrepoint fou, venant d'un homme qui se fait passer pour fou, face à une règle stricte. Dans un hôpital psychiatrique où les fenêtres sont toujours fermées, il est comme un courant d'air qui est passé au milieu de Martini et des autres, leur faire goûter un peu à la vie du dehors, à l'espoir des projets, aux femmes, à l'eau de mer, à l'eau du robinet, et à l'audace.

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