Ô douce (souf)france...

Avis sur Vous êtes jeunes, vous êtes beaux

Avatar Tanguy Renault
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Dès la sortie de sa première bande-annonce il y a de cela plus d'un an, alors que le film était encore à la recherche d'un distributeur, Vous êtes Jeunes, Vous êtes Beaux intriguait de part son casting audacieux pour un premier film mais également par son concept plus que singulier. Car s'il est après tout commun au cinéma de montrer toute la vivacité de la jeunesse, il est bien plus rare de montrer la vieillesse et la solitude qui y est rattachée. Une solitude qui peut être amicale, sentimentale, sexuelle ou tout simplement affective mais qui finit irrémédiablement par nous isoler du reste du monde, aux yeux de qui nous sommes déjà considéré comme mort alors même que nous n'avons pas encore mis le premier pied dans la tombe.

Vous êtes Jeunes, Vous êtes Beaux est ainsi le premier long-métrage de Franchin Don, réalisateur franco-chinois ayant par le passé débuté sa carrière en tant que chef-opérateur ainsi qu'en tant que photographe. Et le moins que l'on puisse dire d'emblée, c'est à quel point ce premier essai au format long fait preuve de maturité et de noirceur pour un sujet aussi vaste que lointain pour lui. En suivant Lucius, vieil homme de 73 ans décidant de participer à des combats clandestins entre vieilles personnes afin d'échapper à son quotidien précaire et à sa maladie naissante, c'est une vraie tragédie moderne qui se déroule devant nos yeux, qui prend surtout tout son sens grâce à la performance tout simplement admirable de son interprète principal, Gérard Darmon, que l'on aura rarement vu autant à fleur de peau et émouvant. Une implication émotionnelle qui est d'autant plus renforcée par le talent hors-pair dont fait preuve Franchin Don, qui ose prendre des risques visuels de manière quasi constante et n'hésitant pas à mettre plus d'une fois son héros en retrait pour renforcer accroître le vide qui l'entoure.

C'est même toute cette audace stylistique qui fait le véritable moteur du film, tant son réalisateur lui incorpore une atmosphère à la frontière des genres et excessivement riche, à un point tel que l'on frôle presque l'overdose. Et là apparaît le seul véritable point noir de Vous êtes Jeunes, Vous êtes Beaux. Sûrement conscients de l'aspect unique et définitivement singulier du concept, Franchin Don et son co-scénariste Tarik Noui donnent parfois le sentiment d'avoir voulu trop en mettre, sans forcément apporter le même soin narratif à chaque élément qui nous est amené dans le récit. Se crée alors une narration qui a un peu trop tendance à traîner la patte, dont toutes les bonnes idées sont palpables mais finissent par alourdir un ensemble qui aurait gagné à être expurgé d'un bon quart d'heure, et notamment dans sa seconde moitié qui perd drastiquement en intensité. Fort heureusement, cette baisse de régime se retrouve rattrapée en beauté par une dernière partie totalement imprévisible et anti-climatique au possible, au cynisme et à la tristesse judicieusement amenée, à l'image de tout le propos général du film.

De manière assez ironique, ce côté imparfait est finalement ce qui donne à Vous êtes Jeunes, Vous êtes Beaux toute sa fragilité, dans le bon comme le mauvais sens du terme, qui se répercute en premier lieu sur le casting de rêve réuni ici. S'arrêter seulement sur la performance de Gérard Darmon serait nier la pleine puissance livrée par ses autres compagnons de jeu, tout particulièrement la discrète mais investie Josiane Balasko ou encore Patrick Bouchitey, dont la tristesse intérieure de son personnage offre certains des moments les plus touchants du film. Même certains acteurs "catalogués" comme Denis Lavant disposent de scènes mettant pleinement en valeur leur charisme sans tomber dans l'auto-parodie, tout comme Cyrille Eldin qui propose une courte performance à des années lumières de l'image habituelle du personnage que l'on se fait de lui en temps normal. Une fragilité, enfin, qui se ressent surtout dans la manière dont le metteur en scène filme avec attention les corps abîmés, brisés, violentés, quasiment de manière à leur donner la parole et faire d'eux des témoins de cette mort inéluctable.

S'il n'est clairement pas exempt de défauts, notamment narratifs voire même techniques, typiques et logiques pour une première réalisation au budget surement plus que modeste, Vous êtes Jeunes, Vous êtes Beaux est un OVNI francophone à l'audace qui force véritablement le respect. Truffées d'idées de mise en scènes bien senties, enrichi d'une superbe photographie et composé d'un casting à contre-courant des tendances et parfaitement à propos, le film de Franchin Don est un petit diamant noir inclassable mais véritablement unique en son genre. On ne donne malheureusement pas cher de son succès en salles, mais on est persuadés que tôt ou tard, le film parviendra à trouver son public. Parce que l'on aura rarement vu la vieillesse traitée avec un tel ton, et encore moins venant d'un cinéaste si jeune et si prometteur.

[Critique originellement publiée sur D'un Ecran à l'Autre]

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