Par les liens des unis

Avis sur Voyage à Tokyo

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Contrairement à des cinéastes tels que Kenji Mizoguchi ou Akira Kurosawa, Yasujirô Ozu fut longtemps boudé par l'Occident, et par la France notamment, sous prétexte que son cinéma était jugé « trop Japonais » pour être apprécié par tous, son ascétisme formel et son goût pour le drame quotidien étant supposément moins accessible que le folklore des grandes épopées en costumes. Seulement, on en oublierait presque l'essence même d'une œuvre qui se veut avant tout poétique, humaniste, et finalement universelle. On ne parle, en effet, que de nous chez Ozu, de nos vies ordinaires faites de communions et de séparations, de drames et de bonheurs éphémères ; c'est un cinéma à hauteur d'Homme où la pudeur et la justesse l'emportent sur le sensationnel et le spectaculaire, où l'on aborde la mort et le tragique uniquement pour ne pas oublier ce qui fait la grandeur de l'Homme et la beauté de la vie... De tous les films qui constituent son œuvre, Voyage à Tokyo est sans doute le plus représentatif de son art, ou tout du moins le plus abouti, puisque l'écriture se fait plus précise et percutante en s'inspirant du travail effectué par McCarey avec Make Way for Tomorrow (point de vue de la génération des grands-parents, ton amer, colère intériorisée). Ce qui permet à Ozu de se débarrasser des scories mélodramatiques entrevues jusque-là, afin de renouveler ses thématiques classiques (conflits entre les générations, entre le Japon d'hier et celui d'aujourd'hui...), tout en donnant à son univers esthétique sa pleine puissance poétique.

Bienvenue à Tokyo : Un ancien dans la bile.

Annoncé par le titre, le voyage est évidemment celui des personnages principaux - le couple Tomi et Shukishi Hirayama qui quitte Onomichi pour rendre visite aux enfants tokyoïtes - mais il concerne surtout le spectateur qui va être invité à vivre une expérience cinématographique particulière, prenant conscience au fil des plans du tragique de l'existence, de cette fin inéluctable pour toutes choses, afin de laisser cheminer en lui l'idée que la beauté de la vie réside avant tout dans les liens du vivant : vivre, c'est créer du lien avec les autres, c'est ne pas perdre le lien avec soi-même.

Cette mise en danger du lien affectif se retrouve à travers le choc des générations : absorbés par leurs activités quotidiennes, les enfants délaissent les parents, ces derniers ayant l'impression de venir perturber l'harmonie de la jeune génération : ils ne peuvent plus vivre ensemble, ils ne sont plus du même monde ! Le voyage à Tokyo sera donc l'occasion pour Ozu de parler d'un monde qui meurt, celui des aînés, de la campagne et des traditions, et d'évoquer par la même occasion le monde nouveau, ce Japon post-Hiroshima qui se reconstruit dans la fièvre capitaliste, au point de tout oublier, son passé, ses hommes et ses valeurs.

Une évocation qui se veut subtile, Ozu se gardant bien de prendre son spectateur par la main (didactisme du récit, ressorts mélodramatiques...), et poétique surtout, par un recours élégant à la métaphore urbaine : c'est la ville de Tokyo, son image, la façon dont elle va être perçue, qui sera chargée d'exprimer la déliquescence des relations.

Ainsi, la ville de Tokyo semble continuellement inaccessible : les plans d'ensemble nous révèlent un univers urbain anodin, ordinaire, mal défini, sans vie et « sans animation » comme le dira Shukishi (excellent Chishû Ryû), bien loin en tout cas de l'image que l'on peut se faire d'une capitale moderne. À l’image de cette jeune génération peu hospitalière, Tokyo n'a rien de très accueillant : les parents sont confinés dans des espaces clos, petites pièces, chambres exiguës, passant constamment d'un logement à un autre : ils sont « sans abri », comme le dira de nouveau Shukishi. Tokyo, enfin, à l’instar de ce lien parent/enfant imperceptible, est une capitale invisible : la visite touristique ne nous montre pas le visage de la ville (monuments historiques laissés en hors-champ...) ; de même, lorsque les parents observent la ville, l'absence de contrechamps nous empêche de la voir. La ville, ou autrement dit le monde des enfants, apparaît ainsi comme étant le lieu de l'exclusion pour les aînés : ce monde n'est pas le leur, ils peuvent disparaître. Le « bienvenue à Tokyo », répété à tout bout de champ, se charge bien sûr d'ironie et renforce le sentiment d'abandon éprouvé par ceux qui croyaient encore au lien du sang.

Les liens défaits : la défaite de l'Homme, la mort de la mère.

Avant de lui consacrer plus précisément la dernière partie de son récit, Ozu laisse planer l'ombre de la mort durant tout le film : la mort, c'est la disparition du vivant, de l'être, de tout ce qui fut et qui ne sera jamais... En mettant en scène une ville moderne qui se dérobe sans cesse, en nous privant de l'image de la reconstruction, Ozu évoque subtilement la destruction engendrée par la guerre, la mort et le chaos qui frappèrent Tokyo moins de dix ans auparavant. Placée pudiquement en hors-champ, la mort colonise néanmoins les esprits en s'invitant progressivement dans les conversations, comme lorsque les parents puis les amis évoquent un fils tombé au combat. Dans le cinéma d'Ozu, c'est l'absence d'image qui suggère les maux de l'homme et sa misère affective.

Cette disparition de l'ancien monde va se confondre bien sûr avec celle de la mère : figure centrale de la structure familiale, elle décline en même temps que les liens qui sont censés unir ses différents membres. Tokyo, capitale du monde moderne, devient le lieu où la mère est mise en danger (chassés durant la nuit, les parents sont livrés à eux-même) et où elle défaille (le malaise dans la station thermale). Sa détresse nous gagne et nous trouble grâce à une mise en scène finement évocatrice : lorsqu'un travelling, le seul du film, donne à sa déambulation nocturne son caractère émouvant ; ou lorsqu'un champ/ contrechamp transforme l'échange entre une grand-mère et son petit-fils en monologue fataliste. Ozu désigne clairement ce monde moderne comme étant source de chaos : Tokyo est le lieu de la perte des liens familiaux, c'est l'endroit où la mère vient brûler ses dernières forces. La survie, dès lors, ne devient possible que si l’individu puise en lui les ressources pour affronter ce chaos : ce sont les concepts du zen que Voyage à Tokyo va magnifiquement illustrer à l’écran.

Circulez, il y a tout à voir, il y a tout à espérer.

On s’en rend compte tout d’abord d’un point de vue esthétique, à travers le recours aux fameux pillow-shots (plan sur un espace vide, objet, nature morte). Aussi déroutants soient-ils, ils ont une importance poétique capitale car ce sont les tamis à travers lesquels l'émotion est filtrée. Ils permettent une mise à distance salutaire qui ne vient ni rompre le lien avec l'autre ni empêcher la circulation des sentiments. Ainsi, les pauses contemplatives, l'émergence du silence, vont apporter au récit sa respiration tout en exaltant notre empathie ou sensibilité pour l’éphémère (le « mono no aware » dans la tradition nippone).

Mais c'est aussi un état d'esprit, symbolisé par Noriko (idéalement incarnée par Setsuko Hara), qui se traduit par une attention aux autres qui va au-delà de la bienséance. On le perçoit, notamment, à travers le rapport au langage : entre parent et enfant, la communication ne dépasse pas le stade de la courtoisie : la parole est entravée, tout comme le lien qui les unit. La seule séquence durant laquelle la parole va véritablement circuler, c'est celle où les membres d'une même génération sont réunis : Shukishi retrouve de vieux amis autour d'une bouteille de saké et la parole se libère, enfin, pour reprocher aux enfants d'être soit des morts glorieux, soit des vivants ingrats. Seule Noriko va établir une relation qui transcende les conventions hypocrites, tissant ainsi un véritable lien sensible entre les membres des différentes générations (les grands-parents, la jeune Kyoko), donnant ainsi tout son sens au mot famille.

À travers le personnage de Noriko, Yasujirô Ozu donne sa solution pour affronter le chaos : grâce aux mots et aux gestes de la bru, la filiation se réinvente, se modernise en étant indirecte, permettant la transmission entre les êtres, à travers le temps, assurant la circulation de l'esprit familial malgré la mort. Une transmission possible également grâce à ce cinéma qui transcende les époques et les frontières, ravivant la mémoire humaine tout en célébrant par la poésie le lien entre les vivants : en léguant la montre de son épouse, en faisant ainsi perdurer sa mémoire, Shukishi peut affronter la solitude avec sérénité : « ce fut un magnifique lever du jour ». Une sérénité partagée par Noriko, nouvelle détentrice du flambeau familial, qui, contrairement aux enfants cloîtrés dans les remords et le deuil, peut s'inscrire dans le temps des vivants et investir un monde où la mort n'emporte pas tout.

« Sans savoir pourquoi
J'aime ce monde
Où nous venons pour mourir
»
Natsume Sôseki.

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