La guerre est une blague

Avis sur Voyage au bout de l'enfer

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Disons le tout de suite, "Voyage au bout de l'Enfer" est à deposer au panthéon des meilleurs films réalisés sur le thème de la guerre. Il y aurait tant à dire, car absolument tout est culte dans cette fresque intimiste de plus de 3 heures. Contrairement à d'autres chefs d'oeuvre qui tardent à se faire reconnaitre à leur juste valeur, le succès commercial et critique fut immédiat, avec le gain de multiples récompenses comme l'Oscar du meilleur film et celui du meilleur réalisateur en 1979.

▪ Tout d'abord, on retrouve un casting exceptionnel, avec Robert de Niro, dans le rôle de Michael, un personnage principal dur, courageux et digne dans les épreuves, enlisé dans un amour impossible, et profondément attaché à ses amis. Ensuite, il y a le formidable Christopher Walken, récompensé d'un Oscar pour son second rôle mythique de Nick, un personnage doux et sensible qui va sombrer dans la déshumanisation et le désespoir le plus tragique. Enfin, John Savage, dans le rôle de Steven, jeune marié fougueux avant l'enfer, complète le trio de personnages qui partira à la guerre, qui en sortiront changés, et traumatisés. Autres élements du casting à distinguer, la belle Meryl Streep qui éblouit dans son rôle de Linda, une jeune femme triste, paumée, mais rayonnante, ou encore l'éblouissant John Cazale dans le rôle du fantasque Stan, un acteur qui n'aura joué que dans 5 long métrages dans sa carrière mais que dans 5 grands films.

▪ Les personnages sont tous plus vrai que nature et cela a son importance dans son traitement de la guerre du Viet Nam, car la structure du film est assez novatrice pour le genre. L'idée n'est pas de montrer la guerre en tant que tel, mais de la contextualiser et de l'analyser à travers l'histoire de personnages qui y sont confrontés. Ainsi, le film est constitué d'un avant, d'un pendant et d'un après, par rapport à la guerre. La 1ère partie nous offre une immersion totale dans le milieu de cette bande de potes ouvriers sidérurgistes, dans l'intimité de ce bled de pennsylvanie dans la pure tradition américaine de la chasse, des bars, du machisme, du patriotisme, ou encore de la dureté des relations. Constituant le petit peuple américain campagnard issu de l'immigration au bas de l'échelle sociale, ces jeunes hommes consituent les proies idéales à envoyer pour l'intervention militaire américaine au Vietnam survenue dans les années 60. Rien que dans la 1ère partie, même si les personnages évoluent dans une atmosphère amicale, euphorisante, avec la scène où les personnages chantent à tue tête "I Love You Baby",
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s'amusant comme des gosses dans les bars, avec les scènes de valses enivrantes et innocentes lors du mariage qui est un rite de bonheur, de joie, de fête, mais également un rite spirituel, un rite initiatique, annonciateur du caractère tragique, et ephémère de la vie, ils vivent aussi dans une atmosphère de violence dictée par les ressentis, une violence qui passe inaperçu, une violence infantilisée, et tournée en dérision par le rite de la chasse, par le machisme ambiant, et surtout la recherche incessante de virilité. A travers l'amitié masculine intense, les notions de valeur, d'honneur, de dignité, de courage, associé aux valeurs de virilité et de patriotisme semblent motiver le départ à la guerre. Le cinéaste contextualise le départ, contextualise l'époque, mais cherche également à nous présenter des personnages humains, à nous attacher à eux, à nous faire comprendre les choses sans les dire réellement.

▪ Puis vient cette scène extraordinaire à la fin de la première partie, où l'un de membres de la bande se met soudainement à jouer au piano un morceau des plus mélancoliques
https://m.youtube.com/watch?v=Npw_3yxIt6I
comme pour rompre avec toute l'innocence, et la puérilité de la bande, comme pour rappeler à ses amis la gravité de ce qui les attend, la gravité de la guerre, la gravité des décisions politiques qui dépassent le peuple, la gravité de la nature humaine qui dépasse les êtres humains eux mêmes. Il s'agit d'une des plus grandioses transitions de l'histoire du cinéma. À l'écoute de ce morceau, les personnages sont comme interdits, scotchés, captivés, ahuris, émus. Dans une atmosphère lourde et pesante, le pianiste lève les yeux vers ses amis comme désolé, puis la transition s'effectue, on entend le bruit assourdissant des hélicoptères au VietNam, le retentissement des explosions, la chaleur du feu et du climat, les civils massacrés, les cochons angoissés, bienvenue dans l'enfer de la guerre où la vie se détruit en plein coeur de la nature. La 2ème partie sera intense, incisive, atroce, rythmée par l'insoutenable et hallucinante tension des scènes mythiques de roulettes russes, dont la réalité au Vietnam a été contesté par les historiens. Mais la réalité historique importe peu ici dans le sens où la roulette russe est symbolique dans le film de l'horreur de la guerre où la survie dépend du hasard, et où la violence est utilisée comme une source de divertissement pour les êtres sadiques, et utilisée de manière ludique par les dirigeants politiques
L'enveloppe superficiel du patriotisme mène les gens fragiles au chaos et à la destruction sans qu'ils le sachent réellement.

▪La dernière partie est beaucoup moins intense, et traine volontairement. Le retour au pays est retranscrit comme un flottement, un vide indescriptible. La guerre est une expérience traumatisante, une atteinte à l'humanité, un choc qui est extrêmement difficile à comprendre quand on ne l'a pas vécu. L'incommunicabilité est courante, le louange des proches et des habitants est difficile à recevoir. Pour les plus primaires, la guerre est comme un jeu, comme un match, vue de l'extérieur, mais confronté à la réalité de celle ci, cette vision semble insupportable.
Tout l'intérêt de cette dernière partie est donc le parallèle avec la première. Les valeurs de fierté et de dignité qui empêchent Michael d'assumer sa souffrance, un enterrement qui succède au mariage, l'amour et l'amitié toujours présent sous des formes différentes, et surtout le patriotisme étiolé au profit de l'humain par cette fin mythique, et le tendre, ironique, mélancolique "God Bless America"
https://m.youtube.com/watch?v=9LwGt9d1-lU

□ "Voyage au bout de l'Enfer" est une oeuvre sublime, complète et subtile dont j'ai mis du temps à apprécier son contenu, sa grande richesse, tout comme sa finesse, sa virtuosité tout comme ses émotions. Une claque tardive pour un long métrage cultissime et profondément humain.

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