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West Side Story par Adobarbu

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Critique publiée par le (modifiée le )

J'ai toujours été pour la sauvegarde des espèces en danger. Mais quand je vois ce que certains de ces bestiaux velus osent perpétrer ici, et ce en toute impunité, je cours chercher le fusil, et j'exhorte tout le monde à faire de même.
Trêve de plaisanteries. Qu'est-ce qui fait de West Side Story l'une des plus grandes comédies musicales jamais réalisées, et un film d'une ampleur incroyable ?

C'est que West Side Story se range pour moi dans une catégorie bien particulière, celle des films qui transcendent leur genre. On a parmi ceux la Shining pour les films d'horreur, que tout les amateurs s'accorderont à considérer non pas comme un aboutissement du genre, mais bien comme une œuvre « au dela », non pas un sommet mais bien un dépassement, ou encore BBT ou Il était une fois dans l'Ouest pour le western spaghetti, Chantons sous la pluie bien sûr pour la comédie musicale classique, la Vie est belle pour la comédie romantique américaine, etc etc.

Certains se plairont à considérer ce film comme une comédie musicale classique au même titre que Chantons sous la pluie, Les hommes préfèrent les blondes, et j'en passe et des meilleurs. Je ne suis clairement pas d'accord. On est dans une nouvelle forme de comédie musicale, ou l'enjeu n'est plus « make them laugh ».

Ici, plusieurs buts sont affichés. Le premier, le plus frappant, et sans doute le plus novateur, c'est la critique sociale, le message. C'était quelque part très amusant, au cinéma, durant le générique final, un jeune a regardé son portable, et un vieux l'a engueulé en lui disant de respecter le film. S'en est suivi une petite brouille, et quelqu'un a lancé « Avez-vous regardé le film ? » Extrêmement bien sorti.

Bref, l'adaptation de Shakespeare est d'une rare intelligence. J'ai coutume de la mettre en parallèle avec l'incident Rosa Parks. Il eu lieu en 55. Les années 50/60 ont été des décennies phares dans l'historie afro-américaine. On retrouve le phénomène dans l'histoire du jazz, et cette lutte politique et sociale est toujours accompagnée de l'évolution du jazz, vers le free-jazz. Les libertés sociales évoluant de paire avec les libertés harmoniques, mélodiques et rythmiques m'ont toujours inspiré la plus grande admiration. Et au milieu de tout ces débats ségrégationnistes, Wise pond une « énième » adaptation de Shakespeare. Oui, mais la c'est différent. L'histoire est transposée entre des immigrés polonais et des immigrés porto-ricains. Et tout de suite, le film prend une dimension sociale supplémentaire, en lien direct avec les évènements se produisant alors en Amérique. La critique sociale est osée, le message de tolérance, les vues anti-racistes sont claires.

Mais, moi le premier, je n'ai jamais trouvé qu'une quelconque innovation politique ou sociale dans un film était gage de qualité. D'ailleurs bien au contraire, souvent ce genre de films sont terriblement sur-côtés, sous prétexte qu'ils se battent pour une juste cause. Mais WSS a plus d'un tour dans son sac.

Vous l'aurez compris, l'atout magique de ce film est la musique. Et j'ai bien l'intention de vous en toucher deux mots.
Leonard Bernstein signe ici ce qui est manifestement sa plus grande œuvre. Ce qui a frappé au premier abord mes oreilles d'apprenti musicologue, c'est la qualité inouïe de l'orchestration. Discipline ardue, on est ici face à un chef d'oeuvre. On sent que Bernstein est un grand chef d'orchestre avant toute chose. Il a une science particulière des instruments de l'orchestre, de leurs timbres respectifs, sait quand mettre tel grain et quand en utiliser un autre, l'impact qu'aura un hautbois plutôt qu'une clarinette sur une mélodie, etc... Et par pudeur je ne m'étend pas sur les morceaux comme Maria, Tonight, America, etc, qui sont tous d'énormes tubes monstrueux, des compositions dignes des plus grands, des airs d'une rare beauté... En fait, j'ai bien fait attention, il n'y a pas dans ce film le moindre morceau musical qui soit seulement bon. On a soit de grandes compositions (« rumble », « play it cool »), soit de véritables marques de génie, de l'Art musical.
Dans cet ordre de choses, certains ont eu la curieuse idée d'attaquer le générique d'introduction. Curieuse, car à l'évidence, on assiste à quelque chose de monumental. Permettez moi une brêve analyse. On commence par un écran noir, ou l'on entend les sifflements caractéristiques. C'est l'appel. Ensuite, couleur jaune, sur le thème de « We gonna have a fight », puis on fond vers le rouge, sur l'air de « tonight », transition progressive musicale et picturale vers un bleu qui accompagne merveilleusement le thème de « Maria », puis on retourne vers de l'orange pour la musique que j'appelle « Rumble », c'est le thème de la danse, lors du bal.
Les changements de couleurs vont toujours en s'accélérant, et en se fluidifiant aussi. Au début on passe de l'une à l'autre sans la moindre transition, puis petit à petit on va passer par des couleurs intermédiaires pour passer d'une couleur à une autre, jusqu'à faire de vrais fondus. La musique suit la même règle, au début les thèmes sont juxtaposés, puis petit à petit Bernstein les monte plus subtilement, en opérant de petites transitions.
Tout ça pour dire, qu'avec ces 4 minutes 50 de générique, Bernstein a tout dit. Un coup de génie. Il y utilise ses thèmes comme de vrais Leitmotiv wagnériens, comme des symboles d'idées. Par exemple il annonce le drame final avec le tout premier thème (!!)

La réalisation est tout simplement monstrueuse. On devra ensuite à Robert Wise la réalisation soignée que tout amateur de genre connaît de la Maison du diable, mais c'est avec WSS qu'il atteint réellement son sommet. La séquence d'introduction convaincra n'importe qui. Les magnifiques plans aériens de la ville, le resserement vers la petite cour, puis toute la scène d'affrontements avortés entre les deux clans, le tout accompagné avec une danse d'une légèreté incroyable.

Parlons de la danse justement. Les chorégraphies sont très bonnes, toujours virevoletantes, toujours pleines d'allant, elles sont clairement un must pour tout amateur de danse. Je discutais avec une amie qui a fait de la danse classique au conservatoire, et elle me racontait qu'une des premières choses qu'elle avait appris la bas était une chorégraphie de WSS.
Les chorégraphies toujours millimétrés ont été poussées jusque dans les combats, dans les déplacements, ainsi toute action ou presque est dansée. Ce qui a donné lieu à une des principales critiques, le manque de réalisme. Attaque ridicule, le réalisme n'a jamais été marque de qualité. Au contraire ici, les chorégraphies, la danse à tout moment sublime l'action, quelle qu'elle soit, la met en valeur, et la rend toujours plus poétique, même lorsqu'il s'agit de jouer au ballon.
Un autre reproche, celui ci parfois plus compréhensible, concerne les acteurs et leur jeu. Ok, ce cher Tony surjoue parfois un brin, ou deux même, mais Maria est tout simplement fantastique, belle à mourir, et les seconds rôles sont adorables, pour ne pas dire formidables. Non, il n'y a que Tony qui reste délicat à accepter. Mais, allons, un mauvais acteur n'a jamais fait un mauvais film.
Quelques idées graphiques majeures sont aussi à mentionner. Dans l'utilisation des couleurs, mais aussi les quelques effets un peu kitsch mais pourtant magnifiques, comme lors de la scène du bal, le moment ou Tony et Maria se rencontrent, et dansent. Le flou sur les autres, et ce fond plein de loupiotes multicolores. Je comprends que ça puisse ne rebuter plus d'un, et pourtant ça installe une ambiance hors du temps, irréelle, une atmosphère de paix magnifiée par la musique pizzicato, toute en légèreté, en simplicité, qui reprend un thème familier, un peu transformé.

Il y a encore bien des choses à dire à propos de WSS, mais je m'arrêterais ici, le reste est une expérience à faire soi même.
Si, j'en profiterais pour rajouter que le top 10 films d'Hypérion est serti d'un magnifique joyau de tête qui sublime à merveille les très belles œuvres qui le suivent, ce qui m'a fait chaud au cœur.

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