Elevage en batterie

Avis sur Whiplash

Avatar guyness
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La bande-annonce, vue avant je ne sais plus quel chef d’oeuvre de cette fin d’année, avait éteint tout désir en une bourrasque glaciale d’hiver fraichement installée. Mais en quelques jours, ce qu’on pouvait en lire ici et la moyenne de mes éclaireurs avaient fait souffler sur mon vieux cœur de pierre endurci le vent tiède de l’espoir renaissant, ranimant de dérisoires braises qui ne demandaient qu’à s’embraser: voyez-vous, je fus batteur à une époque où la 3D était un souvenir de pif-gadget et où Ridley Scott était encore cinéaste.

Batteur de rock…
On va y revenir.

une histoire à cymbales

Avant d’expliquer par le détail les deux écueils que rencontre l’embarcation de Damien Chazelle, revenons sur tout ce qui y est agréable, voir parfois fugassement jouissif.
En effet, l’interprétation de J.K. Simmons, dont la présence et la charisme tendent le métrage comme un peau de caisse claire, est éblouissante, et fait passer les deux heures de cette confrontation entre un prof et son élève comme un solo de batterie de Ringo Starr (non, pas mal. Rapidement )
Oui, le montage est au diapason des moments forts, musicaux ou relationnels, et à ce titre, pas mal d’erreurs propres à ce genre de films sont astucieusement évités: Miles Teller n’est pas batteur, et à part deux trois enchainements où on sent qu’il a bien bossé, les différents plans le montrant s’échiner comme un damné sur son instrument ne gâchent pas l’éventuel plaisir du spectateur instrumentiste aguerri.
L’aspect romance n’en fait heureusement pas des tonnes, et l’affrontement tout en crescendo entre Andrew et Fletcher évite ce que la scène de bar aurait pu symboliser: une baisse d’arme sur un consensus navrant touchant au cœur du récit, cœur du récit sur lequel nous revenons maintenant, et qui modère sacrément l’enthousiasme dont j’aurai pu faire preuve par ailleurs.

Ce sans gène, Simmons

Le propos est donc l’exigence et le dépassement de soi.
Le film, je vous l’accorde, n’en fait pas une apologie ou une fin en soi, et à travers l’aveu de Fletcher ("je n’ai jamais rencontré de Charlie Parker, mais je ne peux pas m’en vouloir d’avoir essayé") nous constatons toutes les limites de ce jusque-boutisme autiste. A travers les nombreuses situations d’échec qu’il déploie (autre élève suicidé, renoncement d’Andrew, humiliations gratuites et dépressions patentes) le scénario pourrait même être considéré comme une pièce à charge plutôt subtile.
Mais au fond, si le film ne cache aucun des pièges de cette idéologie finalement assez proche des tendances libérales chères à la toute puissante Amérique, c’est pour mieux l’embrasser. La séquence finale, en forme de happy-end déguisée, ne dit rien d’autre que le triomphe du prof qui a su pousser, même malgré lui, l’élève à la sublimation.
Une énième version du "si on le veut vraiment, tout est possible pour tout le monde", qui dit qu’il suffirait d’un travail acharné et d’une volonté de fer pour que votre voisine arthritique gagne la médaille d’or des prochains J.O. de saut à ski, et que s’il existe des laissés pour compte dans ce monde, des losers, des exclus et des chômeurs, c’est juste qu’ils ne veulent pas tirer le meilleur d’eux-mêmes.
Idéologie crétine qui, si elle recelait une parcelle de vérité, devrait permettre que tout champion soit capable de produire le coup parfait à répétition à la dernière seconde de chaque match et qui exclue le fait que si les êtres d’exception (au sens culturel, sportif ou scientifique) sont si remarquables c’est précisément du fait de leur nombre infinitésimal.
Que leur performance soit le fruit d’un enseignement acharné et sans concession est d’ailleurs encore plus sujet à caution: combien de ces "champions" ont puisé en eux-même les ressources de leur génie ?

Chazelle en fait des grosses caisses

De très bonnes critiques l’ont dit par ailleurs: ce film n’est pas à proprement parlé un film sur le jazz, ni même sur la musique. Soit.
Pourtant, si le réalisateur a choisi ce milieu, ce n’est forcément pas par hasard. Sa vision de la musique en général et du jazz en particulier se situe aux antipodes absolues de ce que je pense et crois de ces sujets. Ce qui, en soit, pourrait n’avoir aucune espèce d’intérêt, il est vrai. Néanmoins un certain nombre des messages véhiculés ici ne tiennent pas, j’en ai peur, l’examen le plus superficiel.

Que la pratique d’un instrument en groupe puisse être aussi éloigné de toute notion de plaisir, de joie, de partage et de connivence est quelque chose qui me fait froid dans le dos. Même si le portrait de professeur fou que dresse Chazelle est volontiers un peu grossier, comment douter de l’existence de ces fabriques à musiciens parfaits, bêtes à concours capables de la performance la plus froide et la plus millimétrée, que l’on retrouve désormais dans toutes les familles musicales ? D’où sortent les fameux requins de studios si ce n’est de ces usines à excellence ?
"Si tu n’as pas de talent, tu finiras dans un groupe de rock" proclame, non sans humour, une affichette dans la chambre d’Andrew, citation d’un jazzman qui ne manquait sans doute pas d’esprit. Mais si cette phrase ne devait servir qu’à valoriser la pratique d’un instrument dans la cadre d’une de ces écoles, cela ressemblerait à un sacré hommage à tous les rockeurs bordéliques et alcooliques, éructant à la face du monde une grammaire sommaire mais habitée par une âme vivante et vibrante.

Fletcher reprend plusieurs fois l’exemple de Charlie Parker qui évita une cymbale que lui lançait un de ses petits camarades de jeu un tantinet tatillon, mais sa conclusion souffre, à mon goût, d’un sens du raccourci pour le moins spécieux. Que je sache, si Bird travailla d’arrache-pied pendant un an en reclu avant de revenir sur le devant de la scène, il ne passa pas l’année en question dans une académie de Jazz qui n’existait sans doute pas encore.
"Pas étonnant que le jazz soit en train de mourir" dit enfin le prof inflexible lors de sa confrontation avec Andrew dans la boîte de jazz sélect dont il vient de quitter la scène après avoir donné l’exemple d’une prestation sirupeuse et sans âme derrière un piano neurasthénique. Il faudra simplement rappeler à ce vieux monsieur qui a manifestement raté sa vie (pour n’avoir fait éclore aucun génie) que tous les courants musicaux populaires de ce siècle (dont le jazz) sont nés justement hors des écoles et de leurs carcans stériles, et par le fait de clochards célestes qui ne savaient pour la plupart utiliser que deux doigts et à peine chanter.

Finalement à la fois bien plus réussi que sa bande-annonce mais pas beaucoup plus profond, le film se montre prisonnier de son discours. Un film intéressant et réussi mais loin du chef d’oeuvre et de l’avalanche de louanges qui se sont déjà abattues sur lui.

Du coup, je n'ai envie de dire que deux mots au réalisateur: good job.

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