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Whiplash par JanSeddon

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Jusqu'au début de l'année dernière, rien de ce qu'avait accompli Damien Chazelle dans le domaine du cinéma n'avait laissé présager le choc qu'allait être Whiplash. Ayant longtemps hésité entre une carrière cinématographique et un parcours musical, le jeune homme avait fini par privilégier la première option en participant d'abord à l'écriture du scénario du Dernier Exorcisme 2, puis en rédigeant celui de l'amusant (mais très vain) Grand Piano d'Eugenio Mira. Autant dire que cela n'avait pas mis en valeur son réel potentiel artistique. La claque que représente ce film est par conséquent d'autant plus forte qu'elle était toute sauf attendue. C'est donc la veille de Noël que Whiplash est enfin sorti chez nous après être passé de façon tonitruante dans de nombreux festivals comme Sundance et Deauville.

Si on pouvait se montrer prudent au sujet du buzz qui entourait Whiplash - ça n'aurait pas été le premier long métrage "indépendant" à reçevoir une attention outrancière de la part de festivaliers enclins à s'émouvoir de tout et de rien - il s'avère qu'il est pour une fois plus que justifié lorsque l'on a enfin la chance de se retrouver face à ce revigorant morceau de cinéma aussi tonitruant que furieux. La question qui nous pend aux lèvres lors du générique de fin est de savoir si ce Whiplash est le chef d'oeuvre de toute vie - soit un long métrage si personnel que son cinéaste, touché par la grâce, a eu l'opportunité de donner le meilleur de lui-même par un fabuleux concours de circonstances - ou bien les prémices extrêmement réjouissantes d'une carrière qui s'annonce dans ce cas dors et déjà époustouflante.

Quoiqu'il en soit, à vingt-neuf ans, Chazelle a parfaitement su capter notre attention. Il ne tiendra qu'à lui de confirmer l'étendue de son talent avec un prochain long métrage à la hauteur des espoirs que l'on vient de placer en lui après ce "coup de fouet" (traduction française de "whiplash"). Les atouts dont le long métrage dispose sont multiples et sa réussite tient tout autant à son script, qui était apparu dans la "Black List" des meilleurs scénarii encore non produits à Hollywood en 2012, qu'à sa mise en scène viscérale, son montage parfaitement rythmé et les performances proprement hallucinantes de ses acteurs principaux (un oscar pour J.K. Simmons !). Toute la puissance de Whiplash tient dans la parfaite alchimie entre ces différents composants que sont la réalisation, l'interprétation, le découpage, le cadrages, la bande son,...

Et ça tombe bien puisque cette délicate harmonisation est le sujet même de Whiplash qui voit un aspirant batteur de jazz (Miles Tiller) chercher à s'intégrer au sein d'un prestigieux orchestre mené par le tyrannique Terence Fletcher (J.K. Simmons). Or dans le jazz, plus que dans toute autre discipline artistique de groupe, il est primordial que tous les musiciens d'une troupe se répondent en rythme, de façon coordonnée, afin que la performance proposée soit complètement réussie. En effet, cette dernière ne peut l'être si des éléments lui font défaut ou jouent les fortes têtes afin de se faire plus remarquer que les autres. Par extension, ce principe s'applique au cinéma : un film ne peut être mémorable s'il ne base sa force que sur une partie des aspects qui le composent au détriment d'autres pourtant pas moins primordiaux.

A ce titre, Damien Chazelle fait preuve d'une maniacherie digne de son antipathique chef d'orchestre, qu'il ne peut d'ailleurs évidemment pas s'empêcher d'admirer malgré sa cruauté. En effet, Fletcher n'est rien de moins que la personnification extrême de cette croyance profonde du cinéaste : le génie artistique est moins quelque chose d'inné que le résultat d'un travail acharné. Certes, des prédispositions précoces peuvent être décelées chez une jeune personne, mais celles-ci n'écloreront véritablement qu'après un intense et cruel entrainement jalonné de souffrances et de sacrifices - tant psychologiques que physiques. La création artistique se retrouve ainsi couplée à une dimension tragique : une oeuvre somptueuse ne saurait être conçue et accouchée autrement que dans la douleur et l'angoisse.

Malgré l'attachement évident qu'il porte à cette image christique de l'artiste dédiant littéralement sa vie à l'expression de son art, Whiplash pose une question primordiale : est-ce que tout cela en vaut la peine ? La vie d'un homme peut-elle se révéler moins importante que l'oeuvre qu'il accomplira en la sacrifiant ? Après tout, il ne s'agit là que de musique, ou de film, ou de peinture,... Est-ce qu'un seul moment de grâce absolue - limité dans le temps par son exécution - vaut que l'on gâche toute une existence, et ce, même si cela permet d'enfanter un relatif soupçon d'immortalité ? C'est tout le paradoxe qui anime cette fiévreuse recherche esthétique : donner sa vie pour obtenir une maigre victoire sur la mort. Evidemment, il y a quelque chose de romanesque et de naïf dans cette vision que caresse Whiplash.

Cependant, Chazelle n'est pas aveuglé par ce séduisant leurre qui fait de tout artiste un martyr admiré comme un saint par les prochaines générations. Il n'hésite pas à souligner l'égoïsme, la mégalomanie et l'individualisme qu'il y a à poursuivre une pareille démarche, et ce, même si le but affiché de l'esthète est de faire "généreusement" don de sa personne en offrant au monde ses merveilleux travaux. Derrière cet idéal se cache un goût pour l'hypercompétitivité et l'annihilation de toute rivalité, prônant ainsi une prédominance de la réussite matérielle sur la réussite affective... Si Whiplash a été comparé au cinéma de Martin Scorsese, à raison puisque le long métrage peut se rapprocher d'un Raging Bull dans son parti pris narratif et visuel, il dispose de troublants points communs avec un film récent moins énervé.

Whiplash peut en effet être perçu comme une variation perverse et dramatique du Night Call de Dan Gilroy. Dans ce dernier, un jeune caméraman de faits divers s'acharne à éliminer littéralement toute concurrence afin de s'imposer comme le meilleur dans sa profession. Là aussi, le parallèle artistique est évident puisque cet anti-héros sociopathe se perçoit davantage comme un cinéaste du morbide que comme un charognard médiatique. Dans les deux cas, ces apprentis esthètes renoncent à leur existence terrestre pour se préoccuper de l'impact qu'ils auront après leur mort. On ne vit plus avant son décès, on vit uniquement après avoir décédé. Comment ? En demeurant dans les mémoires de quelques futures personnes chargées ensuite de transmettre ce qu'ils ont accompli et d'inspirer les autres en relatant leurs exploits.

Mais là où Gilroy condamnait l'attitude de son personnage par le biais d'un humour noir volontairement outrancier et en accentuant à l'excès sa nature de dangereux psychopathe, Chazelle refuse de trancher et se montre plus ambigu. Fletcher est indubitablement un tortionnaire violent et colérique qui pousse ses élèves à bout, au point que ceux-ci finissent parfois par commettre des gestes irréparables. Mais ce n'est jamais volontaire de sa part, contrairement au caméraman de Night Call qui franchit allègrement et consciemment la ligne. Ce n'est qu'une incidence tragiquement involontaire de sa politique d'apprentissage et de sa poursuite maladive de la perfection. De même, Andrew ne se contente pas de subir cette infernale tyrannie puisqu'il la cautionne d'une certaine manière en y adhérant, en s'y pliant et en la recherchant.

Car s'il y a bien de la colère et de la haine entre le disciple et son professeur, il y a aussi un évident respect et une réelle admiration qui obligent ces deux meilleurs ennemis à se retrouver et à s'affronter en permanence. C'est cette dimension complexe qui rend le moindre de leurs affrontements absolument passionnants et imprévisibles. Ces joutes ne sont pas binaires. Elles n'opposent pas un méchant professeur à un pauvre élève tout innocent. Elles confrontent en fait les deux faces d'une seule pièce, amenant Andrew à appuyer Fletcher avant de se retourner contre lui la minute d'après. Et vice versa : le tyran apparait tantôt méprisant, tantôt attachant envers son élève. Il sera le dernier des salauds avec lui, mais il sera aussi celui qui lui permettra de faire jaillir le meilleur de lui-même.

Ces échanges de ping-pong prennent une dimension épique phénoménale au fur et à mesure que progresse l'intrigue. Monté comme un thriller claustrophobe et anxyogène dans lequel chaque percussion est un coup de poing, Whiplash détourne les codes et les attentes que le genre a institutionnalisé. Le long métrage atteint alors une apogée démentielle au cours d'un dernier quart d'heure à couper le souffle. D'une puissance sauvage et d'une beauté renversante, cet ultime affrontement que l'on n'avait pas vu venir sous cette forme s'impose comme l'un des morceaux de cinéma musical les plus époustouflants jamais réalisés. Le genre de climax à la Happy Feet qui vous laisse tremblant sur votre siège, incapable de choisir entre le désir de vous abandonner à ce rythme diabolique et l'impossibilité de bouger face à la fulgurance du dénouement proprement extatique auquel vous êtes en train d'assister.

Est-ce que ça valait le coup que le personnage principal souffre à ce point pour un simple morceau de musique ? Face à ce final grandiose, toute personne un tantinet sensible à une combinaison parfaite entre "rythmique" et "sonorité" sera égoïstement tenté de répondre : "Assurément !"

LIEN : kritics.blog.over-blog.net/2015/01/whiplash.html

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