Un, Deux, Trois, Soleil

Avis sur Whiplash

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Chaque oeuvre filmique est rythmée d'un tempo bien particulier, que celui ci soit emprunté à un prédécesseur chef de file d'un genre, d'un style ou bien terreau d'inspiration pour éveiller des émotions bien particulières chez le spectateur. La plupart des œuvres se gravant dans l'inconscient cinématographique collectif laisse certes en nous une atmosphère particulière dans laquelle nous serons pour toujours à demi plongés, une intrigue que la matière travaillée du film nous permet d'éveiller en nous des questionnements et de faire surgir une connaissance plastique, morale ou encore philosophique. Mais la gestion du temps et du "tempo" par le cinéma est un facteur souvent oublié, dénigré, qui dessine en nous une feuille de solfège bien particulière et nous pousse après le visionnage, dans un élan de mimétisme,à évoluer dans un rythme similaire à celui mis en place et à expérimenter ce "point de vue temporel" que nous propose le réalisateur.

Quand à cette oeuvre-ci, il me sera bien difficile d'en dire tout ce qui m'est passé par l'esprit lors de son visionnage, car seules quelques réflexions s'éveillèrent mais furent vite étouffées par l'incroyable expérience qui m'emportait alors loin d'elle. C'est pourquoi cette critique sera bien différente, disons plus radicale et concise que les autres, tant on s'attaque ici à un matériau particulier.

A chaque fouet du son et des images mes paupières s'ouvrent et semblent haleter au rythme de ma respiration : quelle furie se dégage de cette oeuvre, quel irrésistible tour de manège dans lequel on s'embarque ! Mais au fait, qu'y recherche-t-on? Un simple petit frisson à l'arrière-train et aux esgourdes, ou y trouve-t-on beaucoup plus que ces considérations popotines et auditives?

Damien Chazelle choisit ici d'aborder sa narration selon le titre qu'il donna à son oeuvre : il s'applique, durant une heure quarante, à fouetter les personnages, le montage, l'intrigue, la musique et le spectateur pour qu'au-delà de la dimension musicale de son oeuvre l'on puisse expérimenter l'obsession et les effets secondaires qui en découlent.

Épurée et brutale comme le peut être un jeu de batterie, la réalisation de Whiplash nous propose une plongée étouffante mais galvanisante dans le couloir descendant, tamisé et étroit des chemins de la réussite et de la course vers la reconnaissance, vers l'ascendance artistique et sociale. Toute l'oeuvre joue sur ce paradoxe avec habileté et perversion pour nous autres pauvres passifs qui suffoquons pour ce pauvre Neiman : on passe avec fulgurance d'un moment de gloire musicale et d'électrisation de la rythmique filmique à une descente radicale vers la nullité et la banalité du quotidien. Et c'est le personnage du magistral J.K Simmons qui mène cette danse et détermine toute l'avancée du film : Neiman, placé sous son emprise de gourou, n'est finalement relégué qu'à l'arrière-plan et ne représentera, du moins jusqu'au final, que la maigre idée d'ambition et d'obsession, quand Fletcher sera l'image de ce qu'il tend à devenir : un virtuose.

C'est en cela que le film englobe habilement le processus de toutes les formes de création et de concrétisation d'ambition, sous une indéniable universalité tant son efficacité et sa beauté simpliste le font entrer au panthéon des plus grands films de l'Histoire du Cinéma. Neiman semble courir après la reconnaissance quand son arrière-plan familial et enfantin semblait lui avoir volé toute identité et possibilité d'être remémoré. Chaque mimique de l'acteur Miles Teller témoigne bien de cette rage de se transcender que rien ne peut arrêter, pas même quelques tonneaux en voiture dans lesquels la mort inconnu nous enlèverait toute dignité : le sang, la sueur, la bave et les pleurs ruissellent sur ce corps en transe dont l'acteur a bien compris la position : celle d'un pantin qui veut devenir un vrai petit garçon. Il doit connaître une transformation monstrueuse pour se magnifier, et l'importance portée aux mortifications de la chair et aux visages se déformants, souffrants, le montre bien.

Chazelle ne semble pas renier ses influences clippesques qui lui servirent à la réalisation : le film, d'une efficacité et d'un rythme déroutant, ne prend pas le temps de poser une action et des personnages déterminée par des événements, mais décide plutôt de décortiquer un affect seul afin de le retranscrire avec la plus grande exactitude possible. En un lent travelling avant d'ouverture vers Neiman pratiquant de sa batterie, comme un magicien agitant sa baguette en haut d'un tertre entouré de monstre, le réalisateur nous permet de ressentir le vide qui entoure ce personnage si déterminé, mais aussi de se placer du point de vue de Fletcher pour se mettre en duel avec ce représentant de la nature humaine déficiente et obsédée, quand le professeur semble avoir eu accès à un statut quasi divin

(qui sera, bien entendu, démenti à la toute fin lorsque des accusations portées contre lui pour son despotisme l'obligeront à quitter le conservatoire et à se produire au piano sur des musiques de bar bien plus douces)

Cependant, là où le brillant Chazelle pêche (bien qu'il s'agisse de son premier film) semble être dans la création de son univers, des arborescences entourant la branche principale composé de Teller et Simmons. Bien entendu, ces raccourcis et détours servent l'emballement nécessaire d'un film qui ne pouvait, aux vues de la maigreur de son scénario, se hisser jusqu'au rang de chef-d'oeuvre sans être "sauvé" par cette réalisation hors-norme, mais on ressent tout de même, notamment avec le personnage de Nicole, une pauvreté narrative ternissant la complexité de l'étude des deux protagonistes, bien que réduits à quelques traits de caractères. Nicole en devient donc pimbêche pleurnicharde et seule victime, et le père un sauveteur effacé alors que sa présence en Neiman semble être forte et salvatrice.

Mais pardonnons le au chef d'orchestre : ces dissonances créent, comme en toutes grandes œuvres novatrices, un contraste étonnant entre le piètre et le sublime pour mettre en lumière toute la tragédie du personnage : Neiman vit avec des flammes au bout des doigts, et comme l'emballement du film le montre, il ne peut que se jeter à corps perdu dans des démonstrations, démonstrations, démonstrations, démonstrations.

Jusqu'à ce qu'à force de suer il puisse trouver derrière le maître de jeu le Soleil pur des projecteurs.

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