Les sanglots longs des violons...

Avis sur Winter Sleep

Avatar Alexandre G
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Peut-être vais-je tomber dans les méandres d'un débat sur Palme d'or ou pas Palme d'or... Mais en tout cas je devrais en tant que mouton professionnel (un brin d'ironie et d'auto-dérision là-dedans) arriver aux mêmes conclusions. Remarquez, les distinctions disent à la fois tout et n'importe quoi. On peut trouver des trouvailles intelligentes dans du Transformers et faire dire aux images tout ce qu'elles n'auraient jamais dit. Cependant, lorsqu'un film possède quelques trouvailles narratives, que les images et métaphores sont correctement filées et justes et cela pendant plus de trois heures, on peut admettre qu'un prix un tant soit peu renommé soit envisageable et envisagé.

Dans ma critique de Persona de Bergman, j'avais déjà pu voir une profonde réflexion sur le théâtre au cinéma. Il s'agissait alors de parler des personnages. Et dans Winter Sleep, on peut dire que le théâtre y joue également une grande place. D'une part dans ce qui encadre le film : l'intrigue se déroule dans l'hôtel Othello, le personnage principal est un ancien acteur, affairé à l'écriture d'une Histoire du Théâtre Turc. Unité de lieu, unité d'action, etc. Ce qu'il y a également de très théâtral, c'est le propos déroulé, et c'est cela le grand intérêt de cette Palme d'Or.

Pendant plus de trois heures, les personnages parlent. Ils discutent, tant de philosophie lorsqu'ils sont entre lettrés (Aydin et sa soeur par exemple) que de société (la famille de l'imam notamment). Et au fur et à mesure qu'ils parlent, on se rend compte d'une chose : il n'y a pour ainsi dire que très peu de bonnes paroles dans ce qu'ils disent. Si l'on était binaire, on pourrait presque dire que la parole est mauvaise, tandis que le silence serait (comme la Palme...) d'or ! En effet, l'instituteur, Levent, dit s'être tu pendant près de quinze ans de son enfance : et pourtant, les seuls mots qui nous restent de lui après la séance, ce sont les injures, les maladresses, les piques adressées à Aydin. Et cet exécrable Aydin, homme à un point détestable qu'on inventerait de nouveaux mots pour le qualifier tant notre vocabulaire en est réduit à des euphémismes frustrants, ne se prive pas d'user de son langage pour asséner aux gens leurs vérités, si justes soient-elles. Lorsqu'il a posé son masque d'acteur, Aydin dit la vérité, une vérité brutale et crue, à la manière de Bibi Andersson rejetant le poids des vérités sur Liv Ullmann à la fin de Persona. Et même quand il se tait, quand l'imam, dans une scène embarrassante au possible, exhumant des traditions que l'on croyait bien enfouies, demande à son neveu d'embrasser la main d'Aydin, celui-ci ne s'en fait pas prier, et la lui tend tout de go. Le sourire sur ses lèvres dit tout, la parole ne lui est même plus d'une utilité quelconque pour asséner le mal, ce mal qui fait s'évanouir le gamin.

Ce que Winter Sleep nous suggère, c'est que la société est cruelle. Dans tout ce qu'elle a de relationnel entre les hommes, elle a induit le langage; mais ce langage n'a rien d'une bénédiction, puisqu'il ne sert qu'à annoncer des vérités crues, et à semer la zizanie entre les hommes. Aussi, le message de regret d'Aydin à sa femme (magnifique Melisa Sozen) ne sera jamais connu de cette dernière, selon la volonté exprimée d'Aydin. Le sommeil d'hiver, c'est le sommeil du contact humain. Et Levent et Aydin de citer Shakespeare (certainement de l'Othello mais je peux me tromper...) en guise de point final à cette tragédie, et les personnages tels des lapins gisants dans la neige, sont complètement nus.

Je retiendrai essentiellement la caméra de Ceylan, lente, rigoureuse, parfois aventureuse. C'est un plaisir de voir ces furtifs paysages (bien que la majorité du film soit filmée en intérieur, ajoutant encore plus à l'impression de cloisonnement, d'atrophie de l'ouverture au monde chez les personnages). Mon avis quant au mérite de la Palme d'Or ? Je suis juste content qu'il l'ait raflé à Godard, car son film est bien plus accessible. Mais je ne m'aventurerais pas plus loin.

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