Froide beauté au sein d'une quête métaphysique inconnue...

Avis sur Winter Sleep

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Récompensé par la fameuse Palme d'Or du Grand Festival de Cannes, Winter Sleep sera définitivement un film très spécial, car malgré qu'il porte sur son épaule un des plus grands trophées du Cinéma, l'engouement du public normalement très enthousiaste n'atteindra pas des sommets. C'est vous dire, le film n'est même pas diffusé deux fois dans la journée dans les plus grands Cinémas du coin. Pourtant, après un long et fastidieux visionnage, le moins qu'on puisse dire c'est qu'il mérite bien sa Palme. Attention, cette critique comportera beaucoup de spoilers, à vos risques et périls.

Winter Sleep, comme son nom l'indique, parle de l'ennui, l'ennui dans la vie et de la vie, représenté par une brochette d'acteurs Turcs, habitant tous dans une Anatolie centrale sublime. C'est d'ailleurs dommage que le film ne sorte pas plus dehors car les rares plans contemplatifs sont somptueux. On assiste donc aux nombreux déchirements et débats philosophiques voire métaphysiques d'une famille presque quelconque s'interrogeant sans cesse sur le sens de la vie. Tout ce qui est dans ce film du point de vue scénaristique et de la mise en scène est incroyable et même novateur. Tout le reste, à savoir la réalisation ou encore la musique est à jeter.

Le film est représentée d'une façon très théâtrale, presque trop. Les scènes durent toutes sans exception de cinq à quinze minutes et le film est composé uniquement de dialogues. Un film très couillu, donc. Bilge Ceylan pose sa caméra et son trépied et film la vie de Aydin, homme riche propriétaire d'un hôtel situé dans un trou paumé où l'hiver pointe le bout de son nez. Bien évidemment, ce Aydin ainsi que tous les membres de la famille entretiennent des relations conflictuelles, ayant des jugements, aprioris ou encore une définition de la vie différents. Ils vont donc tour à tour se confronter et exposer leurs idées sur des sujets extérieurs mais également intérieurs à leur vie.

Le premier débat porte ainsi sur le mal, sur sa nature, sa compréhension et sa façon de l'éradiquer de la société. Il arrive comme un cheveu sur la soupe sans qu'on ne comprenne pourquoi, partant d'une idée de Necla. Selon cette dernière, qui est en réalité la sœur de notre héros, il faudrait laisser faire le mal sans s'y opposer un instant ni le contredire. Cela aurait donc pour conséquence de lui faire éprouver du remord et de la culpabilité. Pour Aydin, cette pensée est une aberration, laisser le mal s'implanter dans la société ne résoudrait rien et ne ferait que remplir le monde de fous et de malfrats. Je simplifie, bien sûr, car tout cela mène à un débat très intéressant et passionnant filmé d'une traite. Vous verrez que comme toutes les autres grandes discussions du film, ces dernières n'ont pas de réponse exacte ni précise, c'est pourquoi justement les personnages sont en conflit, pour leurs nombreuses différences.

Puis arrive la cinglante confrontation des deux femmes, en désaccord sur presque tout. Des femmes qui se méprisent gentiment, n'appréciant pas la façon de vivre et le passé détestable de l'autre. Ce qui aboutira par la suite à un autre différend entre Necla et son frère, presque similaire. Les personnages de Winter Sleep sont tous diamétralement opposés, Aydin est un homme riche et méprisant, n'hésitant pas à rabaisser et démolir l'autre via son intelligence et sa maturité acquis grâce à sa dure vie de labeur. Nihal, sa femme, est elle une femme ennuyée et étant obligée de payer tout ce qu'elle achète avec l'argent de son mari, elle se sent seul car écrasée par celui-ci. Le conflit final entre les deux époux permettra de dire leurs quatre vérités, car les deux pensent tout savoir de l'autre et n'adhèrent pas à sa façon de percevoir le monde.

Cette dernière confrontation qu'on peut donc qualifier de "climax" au film mais arrivant environ au bout de deux heures est époustouflante. Avec uniquement des dialogues et un jeu d'acteur digne des plus grands, l'intensité du combat est retranscrit à la perfection et l'on ne sait plus pour qui tenir, pour qui penser et qui juger. Le film veut que dans sa première partie nous soutenions Aydin,un homme intelligent, mature et travailleur, qui mériterait le respect et qui se situerait bien au-dessus moralement que les autres, mais arrivé à ce débat, une phrase change tout. On se rend alors compte qu'effectivement, c'est un homme cynique, égoïste et moqueur, la définition exacte de l'homme "trop parfait" à mon goût.

Hors-mis l'ennui, c'est un film qui parle du dialogue et de son utilisation. Ces discussions incessantes montrent que la parole peut être déformée à souhait et utilisée pour dire tout et n'importe quoi. La pensée du réalisateur est alors bien visible dans le personnage de Levent, qui n'a pas parlé depuis quinze ans et qui, maintenant qu'il l'ose, ne dit que des injures et des conneries. Winter Sleep parle d'une société cruelle et d'une utilisation du langage mal interprétée par des personnes douteuses.

Winter Sleep soulève donc des questions et des discussions couillues et dignes d'un réel intérêt, magnifiées par des acteurs jouant à la perfection leur rôle de personnages blasés. Oui, car si tout cela, toutes ces discussions, ces remises en question, ces déchirements ont lieu, c'est à cause de l'ennui. L'ennui de la situation dans laquelle ils sont, eux qui avaient des vies si prometteuses et si parfaites, ils se retrouvent là, dans un hôtel paumé on ne sait où avec un seul client asiatique qui occupe les lieux. Le sujet du film est donc bien l'ennui, l'ennui qui pousse des gens déjà déchirés à se déchirer encore plus, et il en profite alors pour aborder des questions métaphysiques (Et non, nous ne sommes pas dans un film de Sofia Coppola !).

L'ennui (Sans mauvais jeu de mots), c'est qu'on obtient alors un film qui ne va nulle part, qui n'a pas d'objectif si ce n'est critiquer la vie. Et le problème est tout là, Winter Sleep aurait peut-être dû être une excellente pièce de théâtre plutôt qu'un très bon film à défauts, qui malgré des éléments novateurs et inouïs, finit par ennuyer le spectateur lui-même. Car il est impossible de dire en étant totalement franc qu'on ne se fait pas chier à certains moments durant ce film. Et le fait de n'avoir que des plans fixes ne sert en rien tout ce dispositif, puisque la mise en scène est pourtant géniale.

Je n'ai toujours pas compris ce que Bilge Ceylan a avec les animaux, car il filme à différents moments des chevaux, un lapin ainsi qu'un renard morts, sans que cela n'influe une seconde le récit. Si certains ont des réponses, je suis tout ouïe. Pour en finir avec les thèmes abordés par le film, je finirais avec l'histoire de la famille endettée venant sans cesse perturber Aydin. Cette sous-intrigue est également très bien exploitée, posant ainsi des problèmes peut-être plus clichés mais sociaux, à savoir l'expulsion ou l'aumône aux gens dans le besoin.

Le dénouement et le retour d'Aydin à la maison montre bien la redondance de la vie ainsi que l'inévitable séparation de l'amour. Ce retour peut signifier plusieurs choses, ce qui est très bien trouvé de la part de l'auteur, car elle permet d'achever l’œuvre en beauté, avec en bonus un magnifique plan d'ensemble sur l'hôtel qui peut signifier que le monde est petit, tout comme cet endroit, et que peu importe où l'on va, on se ramènera toujours à ce même hôtel, ou encore que ce lieu est l'antre de l'ennui et de tous les problèmes, qu'il ne changera pas et ne cessera de provoquer des déchirements familiaux.

Longue critique pour un film qui en vaut la peine, à voir au Cinéma si vous en avez l'occasion, car malgré l'ennui, on en sort un peu grandi. J'avoue que mon petit goût pour les débats métaphysiques m'a bien aidé à apprécier l’œuvre dans son ensemble. Winter Sleep mérite bien sa place de vainqueur grâce à des idées novatrices et théâtrales sur la vie qui en feront réagir certains, mais possède bel et bien des défauts incontestables qui atténuent sa grandeur. L'arrivée de l'hiver en Anatolie est doux mais froid, tout comme Winter Sleep.

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