Icare électrique

Avis sur Woodstock

Avatar Raknarörk
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Il y a des films qui se regardent, et d'autres qui se vivent. Et pour le coup, Woodstock fait partie de la seconde catégorie, puisque ce film est une expérience.
C'est peut-être aussi parce que je l'ai regardé au milieu de la nuit, dans un état semi-comateux, que j'ai ressenti cela, mais qu'importe, on s'en fout : j'ai vécu un truc, et un truc qui m'a fait fonctionner les neurones à 2 heures du matin.

J'ai vécu un truc à un tel point que je pense que ce film est une expérience sensorielle : (presque) tous les sens sont mis en actions. La vue et l'ouïe parce que c'est un film musical (merci Jean-Michel Évidences), mais aussi l'odorat et le toucher : j'en ai presque senti l'odeur moite des festival, ce mélange étrange et hypnotisant de terre piétinée, de sueur, de bière tiède, de tabac froid et de chichon ; et puis en voyant ces images on ressent la boue, la pluie et le t-shirt trempé de transpiration. Et il s'en faut de peu pour qu’on puisse goûter les pastèques et la bière.
En somme, c'est une expérience totale, pas loin du Gesamtkunstwerk.

Si le festival de Woodstock devait être l'événement le plus hallucinant du XXème siècle, sa trace cinématographique n'en est pas moindre. Un documentaire de 3 heures.
3 heures pour rendre compte l'épopée de ces 3 jours de musique et d'amour. 3 heures de bonne musique, de gens à poil, de vieux schnocks arriérés (plus choqués par des chevelus qui campent dans un champ que par les pluies de napalm au Vietnam), d'organisation chaotique, de fête et de lutte contre la météo pourrie.

Tous les aspects du festival son balayés : on va à la rencontre de l'organisateur, des gens de la ville qui sont très divisés par ce spectacle, des festivaliers... Le montage, pour rendre compte de cette joyeuse cohue, divise souvent l'écran en deux ou trois parties : il se passe des choses partout, même en multipliant les points de vue on ne peut pas tout voir. Le film donne l'impression de ne montrer qu'une infime parcelle d'un tout gigantesque. Et pourtant il nous montre déjà bien des choses, sous tous les angles : entre les vues aériennes du festival, la caméra qui va au plus près des artistes sur la scène (la séquence du concert de Richie Havens) ou les promenades dans la foule, on est servis niveau images étonnantes et mémorables. Et ce sans compter le grain de l'image, les jeux de lumière, et certains effets de montage (superpositions, ralentis, arrêts sur image, effets miroir...).
Visuellement, le film est très plasticien: il utilise l'ensemble des moyens qu'offre le cinéma pour rendre compte de la grande hallucination de Woodstock. Même si souvent, il en suffit de peu pour vivre l'hallucination, rien qu'en voyant des hippies défoncés ou Santana sous acide grimaçant dans son combat contre sa guitare.

Et puis pour venir au cœur du film (et du festival) : la musique. Woodstock montre certaines des performances les plus mythiques de l'Histoire du rock.
Le Freedom de Richie Havens, le concert mythologique des Who avec Roger Daltrey qui apparaît comme un ange électrique dans la nuit, la puissance de Canned Heat, le blues viscéral de Janis Joplin, la performance hallucinée de Sly and the Family Stone, le grand fuck à la guerre de Country Joe and the Fish et l'apothéose finale avec la prestation légendaire de Jimi Hendrix.
Un sublime enchaînement de Voodoo Child, Star Spangled Banner, Purple Haze et d'une incroyable improvisation. La reprise de l'hymne américain par Hendrix et absolument géniale et synthétise une partie de ce que j'ai pu ressentir face à ce film : un hymne distordu, une guitare qui rugit comme un bombardier, siffle comme des balles de mitrailleuse. Une reprise engagée, puissante mais aussi crépusculaire. Crépusculaire dans le sens où c'est l'horrible réalité qui fait son apparition au cœur de l'utopie : ici on fait l'amour et la paix, on imagine un monde meilleur mais dehors c'est la violence et la guerre. La violence qui nous rattrape, inexorablement.

Le festival de Woodstock est une grande utopie : on partage le pain et le joint avec son prochain, on abat les clôtures, on vit ensemble, on se promène à poil... C'est une sorte de Jardin d’Éden qui se profile, mais sauf que là aussi, les bonnes choses ont une fin : en 1969, c'est le crépuscule des hippies. La guerre est toujours là, comme la violence : 1969 c'est l'année des horreurs de Charles Manson et du drame d'Altamont. La triste réalité rattrape l'utopie, et ne va pas tarder à l'abattre. Et puis certaines des divinités du rock présentes à Woodstock sont déjà proches de la fin : Janis Joplin et Jimi Hendrix meurent un an plus tard, en 1970.
Le vent tourne et le futur s'annonce sombre, et beaucoup l'ont compris, comme les Rolling Stones (absents à Woodstock) qui sortent en 69 l'apocalyptique Gimme Shelter, et Jimi Hendrix avec son hymne américain accompagné du sifflement des bombes. Le drapeau et la violence, c'est bien ce qu'il nous reste : l'impérialisme, la haine et le vacarme de la guerre vivent toujours.
Les années 70 avec ses crises ont eu raison des hippies, la révolution conservatrice des années 80 a définitivement enterré les utopies. Le vent de liberté a cessé de souffler, et l'avenir s'annonce merdique.
1969 a aussi été l'année de la naissance de nouveaux genres musicaux : le hard rock avec Led Zeppelin, le rock progressif avec King Crimson (21st Century Schizoid Man, un morceau terriblement prophétique), le metal avec Black Sabbath, et le punk rock avec les Stooges et le MC5. Ce proto-punk qui chante l'ennui et les pulsions autodestructrices engendrera quelques années plus tard le no future des Sex Pistols. Et en effet, ça fait bien 50 ans qu'il n'y a plus de futur, dans ce monde étouffé par les gouvernements pourris et les grandes compagnies pestilentielles.

Regarder Woodstock en 2019, c'est aussi ressentir cette mélancolie en voyant les promesses qui n'ont rien donné et les utopies perdues. C'est se demander pourquoi tout a merdé, et c'est aussi se rendre compte que, peut-être, certains de ces gamins du festivals sont maintenant devenus de ces boomers bouffis à casquettes rouges qui appellent le mur, eux qui ont abattu les clôtures du festival pour célébrer l'amour 50 ans plus tôt.

Tout ça pour dire que Woodstock est un grand film, intense, magnifique, fort, lyrique, et puissant. Des concerts de légende, les plus grands artistes de l'Histoire du rock et puis cette vision d'un monde qui aurait pu être meilleur.
C'est un film qui se regarde dans un état de joie béate, tout en distillant une profonde mélancolie, du fait de notre regard contemporain.
Le festival est le paroxysme de l'utopie vivante, son dernier sommet avant sa descente brutale, vers le réel. Une chute dont le réalisateur du film semble avoir été conscient, puisque le métrage se finit sur les images de désolation du champ après le festival, avec ces derniers hippies qui errent dans les rebuts, les pieds dans la merde.

La génération de Woodstock, c'est un peu l'Icare moderne, qui s'est cramée les ailes en touchant le soleil.

Par contre j'aurais bien aimé voir le concert des Creedence dans ce film.

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