Le film s'ouvre sur une scène champêtre. Deux hommes sont allongés dans l'herbe, l'un, Maciek, héros du film, arbore même un brin d'herbe à sa bouche, détail significatif de son insouciance. Une petite fille demande de l'aide pour déposer des fleurs à la chapelle toute proche. Soudain les deux hommes se lèvent, leur mission les appelle : abattre le nouveau chef du parti communiste qui déboule dans un virage. Les deux occupants sont tués mais il s'agissait d'une erreur. C'est un carnage, qui n'a pourtant pas fait cesser les chants des oiseaux dans la quiétude bucolique qui baigne la scène.

Wajda aurait pu nous faire vivre le remords de Maciek, qui a abattu impitoyablement de pauvres ouvriers d'une cimenterie. Rien de tel : son film nous montre un Maciek léger, cynique, que plus rien ne semble pouvoir atteindre. Les années de guerre ont apparemment anéanti en lui toute humanité. Avec son supérieur, ils vont trouver par hasard la cible qu'ils devaient "traiter", comme on euphémise aujourd'hui : Szczuka, le nouveau secrétaire général du PC dépêché par les Russes. Maciek et son chef sont, eux, du camp d'en face, celui des patriotes, qui ne veulent pas d'une Pologne dirigée par Moscou.

Alors que se déroulent les préparatifs de l'Armistice puisque nous sommes le 8 mai 1945, Maciek va prendre une chambre voisine de celle de Szczuka, afin d'achever sa mission. Mais il va aussi, cette nuit-là, rencontrer Krystyna, une jolie serveuse...

La cendre, c'est le résultat de la décomposition, ce qui représente la mort. Les diamants, eux, sont éternels on le sait grâce à James Bond. "Sous les cendres, restera-t-il un diamant étincelant ?", interroge le poète Norwid, dont un texte a donné le nom au film... Rien ne semble l'indiquer jusqu'à ce que s'épanouisse la relation entre Maciek et Krystyna, en une scène fort différente du reste du film, sur l'oreiller, deux visages en gros plan. C’est aussi le seul moment où Maciek ôte ses lunettes aux verres fumées : la mise à nu a eu lieu.

Si la tonalité globale du film est sombre, des fulgurances blanches le trouent régulièrement : chemise éclatante de Maciek lorsque le couple sort dans la rue, cheval blanc qui prend la place de Krystyna sortie du cadre, rai de lumière qui pénètre dans une salle au sous-sol comme une trouée divine, feu d'artifice qui éclate après que Maciek a rempli sa mission tout aussi froidement qu'au début. Oui, un diamant est bien enseveli sous les cendres, mais le film de Wajda est foncièrement pessimiste : l'amour entre Maciek et Krystyna n'aura pu s'épanouir. Maciek périra au milieu des déchets, dans une scène d'une violente âpreté.

Aucune psychologie dans ce Cendres et diamant : on tue parce que ce sont les ordres. Wajda entend juste dresser le constat d'une désolation extrême. La fête de l'armistice est une mascarade, sans cesse présente grâce à la bande-son. Un jeune patriote présenté comme courageux s'est enivré au point de canarder tous les convives avec un extincteur, avant de tirer la nappe en une avalanche de couverts. Au petit matin, les fêtards réclament la Polonaise de Chopin, ils dansent sur une version pleine de canards, digne de ces parodies hilarantes qu'on trouve sur le et. Tous semblent des pantins, bien en peine de redonner à la Pologne la grandeur à laquelle elle aspire. Seule la dame pipi semble garder la maison, telle une sentinelle dérisoire pour qui la soirée aura été profitable...

Maciek est tiraillé entre son désir de changer de vie, de commencer enfin à vivre même, tout simplement, à présent qu'il a découvert l'amour, et l'injonction qui lui est faite de terminer sa mission. Il côtoie sa cible, lui donne du feu à plusieurs reprises, l'épie caché sous un escalier aux motifs étranges. Après une altercation avec son chef aux toilettes, il penchera du mauvais côté, au grand désespoir de son amoureuse qui n'a cessé de connaître des histoires avortées. Puis tombera sous les balles des soldats, non pas en héros mais bêtement : parce qu'il les a percutés en reculant. Fuite au milieu des draps blancs, ces draps blancs toujours très cinégéniques, qui font écho à celui qui recouvrait le corps de ses victimes gisant au fond d'une église éventrée. Le sang rouge sur le coton blanc est au couleur de la Pologne.

Cendres et diamant n'est pas un film, c'est une oeuvre d'art. Sa splendeur visuelle est quasi constante. Recension non exhaustive (d'autant qu'il m'a manqué vingt minutes de film, de 0'40 à 1h, pour cause de DVD endommagé... pfff).

Le cadrage inspiré de chaque plan de la première scène, privilégiant la contre-plongée. Le visage en très gros plan, non réaliste, du chef de Maciek alors que ce dernier figure en fond, annonçant la séparation finale des deux amis (on retrouvera cet effet dans le magnifique L'année dernière à Marienbad, et plus tard encore chez... Brian de Palma). Le raccord sur un tableau montrant un général, faisant apparaître de part et d'autre les deux femmes qui tiennent la maison du Major, ainsi annoncé comme le sujet de cette scène. Les verres sur le comptoir de l'hôtel où devisent Maciek et son chef, auxquels Maciek met le feu, se reflétant sur le comptoir, symbole des combats et pertes passés - un feu qui renvoie aussi à la toute première scène, où le corps de l’homme abattu se couvrait de flammes miraculeuses dans la chapelle, tel un martyr désigné ainsi par Dieu. Alors que Maciek, posté à la fenêtre de l'hôtel avec son chef, hésite à quitter la ville avec lui et qu'il se retourne pour voir la serveuse, des pics au premier plan expriment la menace que constitue la fuite. Plus tard, alors que les deux amants ont quitté la chambre, ils se trouvent devant le comptoir de l'hôtel, la caméra recule, on s'aperçoit qu'elle était à l'extérieur, le couple réapparaît au premier plan, opérant une transition gracieuse vers la ville. Leur déambulation va les mener à une église à l'abandon, ce qui nous vaudra le plus célèbre plan du film, à juste titre : un Christ tête en bas, dont la couronne d'épine semble agresser le monde, coupant le plan en deux, Krystyna d'un côté et Marciek de l'autre, annonçant là encore ce qui va suivre. Un gramophone est installé dans la chambre de Szczuka, son énorme pavillon au premier plan coupe la tête du secrétaire général dont le visage se reflète dans le miroir de l'armoire - autre signe prémonitoire de la mort du dignitaire. Son fils, passé dans le camp d'en face, est interrogé par les communistes sous une énorme lampe, qui pèse comme un poids accablant sur le jeune homme en sueur. Alors que Maciek a abattu Szczuka, il l'étreint exactement comme il l'avait fait avec Krystyna avant que le cheval blanc n'apparaisse : cette étreinte sera mortelle, contrairement à l'autre, qui portait tous les espoirs. Szczuka étendu à côté d'une flaque d'eau où viennent se refléter les gerbes du feu d'artifice est une autre image de toute beauté.

La bande son n'est pas en reste, toujours signifiante : nous avons déjà évoqué le chant des oiseaux au début et la musique de goguette en permanence en fond dans l'hôtel. Lorsque le couple sort, c'est d'abord des beuglements de soldats qui sous-tendent la scène, puis la pluie qui perle à l'église comme dans une grotte immémoriale. L'armoire qui grince lors de la conversation entre Szczuka et sa belle-soeur qui a recueilli son fils fait sens également, racontant la tension entre les deux êtres.

Vraiment, il existe bien un diamant caché sous les cendres, c'est le film lui-même. Scorsese le tenait pour un authentique chef d’œuvre. Un chef d'oeuvre influent : nombre de ses audaces annoncent, dès 1958, la Nouvelle Vague.

8,5

Jduvi
9
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le 22 mars 2023

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Jduvi

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