Quand on revoit ce film de 1959, après avoir vu tous les films américains sur la guerre du Vietnam parus après lui (à partir de 1978), on se dit que le rapport du cinema avec le public est parfois antagoniste.
Le cinéma peut faire progresser le public, mais parfois le succès ne réussit pas à franchir l'obstacle de l'esprit du public tel qu'il est encore verrouillé, et un film innovant reste sur le sable.
Quand donc on le revoit maintenant, on comprend pourquoi Ceux de Cordura fut un grave échec commercial - qui stupéfia et anéantit presque son auteur, Robert Rossen.
Scénariste puis réalisateur talentueux, reconnu pour ses précédents films, son histoire ne fut pas acceptée par le public d'alors car elle avait 20 ans d'avance.
C'est une étude pointilleuse du mélange très humain d'éclats d'héroisme et de matière pernicieuse en chacun, soldat ou officier, jeune ou vieux, homme ou femme, populo ou aristo. En chacun. L'héroïsme n'est pas distribué chez les uns et la lâcheté chez les autres : tout le monde a sa part des deux choses.
Plus tard, dans les films sur le Vietnam - à partir du milieu des années 80 - c'est précisément ce réalisme là, avec ce mélange là, qui est devenu constant, et à la fin presque un cliché.
Mais alors, en 1959, le public refusa cette combinaison sincère et poignante présente dans chaque membre du groupe. Il le refusa y compris et peut-être surtout dans le personnage joué par Gary Cooper, car il incarnait depuis les années 30 la figure du héros américain par excellence, héros dans toutes ses coutures, sans aucune facette obscure.
Contrepoint : musique !
Cependant, il n'est pas exclu qu'une autre chose contribua à desservir le film au fil des années... Après ce rappel du contexte justifiant la réhabilitation d'un film pionnier - pas seulement d'un point de vue moral mais aussi pour ses qualités cinématographiques - je dois rajouter ceci qui paraîtra peut-être secondaire, mais au cinéma cela compte aussi : il me fallut beaucoup d'efforts pour en supporter la musique...
Elle est si dérangeante qu'on s'intéresse à son auteur : c'est le musicien, compositeur et chef d' orchestre Elie Siegmeister. Ce film est la seule embardée vers le cinéma de ce musicien célèbre et prolifique dans d'autres champs de la production musicale : on ne le retrouvera plus au générique d'aucun autre long métrage. Est-ce un hasard ?
(Notule de 2020 publiée en décembre 2024).
Autre commentaire sur un film de Robert Rossen, réalisateur : L'heure du crime, 1947.