Changer de vie
6.6
Changer de vie

Film de Paulo Rocha (1966)

Mudar de Vida, le premier long-métrage de Paulo Rocha, s’inscrit dans une époque où le néoréalisme portugais cherche encore à faire entendre sa voix (presque 20 ans après La Terre tremble de Visconti, auquel le film fait inévitablement penser). Le film navigue entre une histoire d’amour désespérée et une mise en scène sociale d’une grande justesse, mais il se trouve souvent pris dans des hésitations narratives qui nuisent à sa portée émotionnelle et intellectuelle.


L’histoire d’amour, centrale, est loin d’être vibrante. Le personnage d’Adelino se trouve coincé dans une impasse émotionnelle liée à un amour du passé, maintenant impossible puisqu’il concerne sa belle-sœur, mariée à son frère. Le film aurait pu faire de cette situation une exploration poignante de la douleur et du renoncement, mais le récit se trouve souvent à patiner, répétant et figé dans cette situation sans issue. Adelino semble ne jamais pouvoir s’en détacher, et le spectateur finit par ressentir la même frustration. Cette répétition sans réelle évolution dans son dilemme émotionnel crée un sentiment de lassitude. Par ailleurs, les dialogues, souvent trop écrits, n’aident pas à rendre les personnages plus vivants. Bien que les acteurs soient globalement bons, on sent que leur interprétation est prisonnière d’un texte qui ne laisse pas vraiment de place à la spontanéité.


Du côté de la forme, le travail de restauration dirigé par Pedro Costa redonne une nouvelle texture au film, mais il n’arrive pas à effacer le poids du son d’époque, souvent en post-production. Cette caractéristique, bien courante pour les films de l’époque, confère au film une sensation d’artificialité un peu gênante, comme si l’on avait une distance nette avec les émotions des personnages. Ce traitement sonore vieilli réduit l’immersion dans un film qui aurait pu respirer plus librement.


Visuellement, Mudar de Vida semble se contenter de recréer la misère rurale avec une certaine fidélité, mais sans y insuffler de la vie. La photographie manque de relief, d’originalité, voire d’audace. Les images de la vie quotidienne des pêcheurs et des pauvres gens, pourtant des sujets forts et intéressants à exploiter visuellement, ne parviennent pas à capter l’intensité de la réalité. À l’exception de quelques images brèves, la mise en scène reste trop sage, sans réel jeu avec la lumière, l’espace ou le cadre pour donner plus de profondeur à ces scènes de travail et de misère. Cependant, les intérieurs, le papier journal aux murs, la pauvre table frugale, la paille au sol, la promiscuité des espaces, les vêtements rapiécés… tout cela recrée une époque et une condition sociale avec une grande fidélité. De même, la capacité à retranscrire la manière de sentir de l'époque, l'incapacité maladive à exprimer ses sentiments, ou encore le tabou de l'amour est parfaitement saisi.


Le contraste entre la tradition, incarnée par les pêcheurs et les ruraux, et la modernité qui pointe son nez à travers les ouvriers ou les psychologues, est une tentative intéressante. Cependant, cette confrontation entre deux mondes, qui aurait pu donner lieu à un discours plus approfondi sur le changement social, reste en surface. Le film semble hésiter entre le réalisme social, qui plonge dans le quotidien des gens simples, et une critique plus intellectuelle des mutations sociales. Le résultat est un peu bancal, sans vraie problématique claire, ni message porté avec conviction.


Il y a néanmoins un point fort indéniable dans ce film : la musique de Carlos Paredes. La guitare portugaise, sublime et poignante, soutient le film, en soulignant les moments de silence et de réflexion, et en apportant une dimension émotionnelle que les dialogues et les gestes des personnages n’ont pas su capturer. La bande-son, à elle seule, est une véritable illustration de la grandeur de Carlos Paredes, et elle donne au film un côté mélancolique et intime qui fait écho à l’atmosphère générale du film.


En résumé, Mudar de Vida est un film qui, malgré sa beauté formelle dans la reconstitution d’une époque, manque cruellement d’épaisseur dans son récit et son approche émotionnelle. La confrontation entre le passé et le présent, entre la tradition et la modernité, reste trop floue pour véritablement marquer les esprits. Si la mise en scène semble vouloir s’inscrire dans une réflexion sociale, elle ne parvient jamais à la rendre pleinement vivante. On reste avec l’impression d’un film qui aurait pu être plus qu’il n’est, avec des éléments de grande qualité, mais qui manque de ce petit supplément d’âme pour en faire un véritable chef-d'œuvre.

Marlon_B
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le 22 sept. 2025

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