"Dites-lui que je l'aime": c'est d'abord un film de 1977 de Claude Miller, avec Dominique Laffin, puis un livre que la femme politique Clémentine Autain a consacré à sa mère, qui n'était autre que Dominique Laffin, et c'est enfin ce film de Romane Bohringer. Le projet de celle-ci, qui était d'abord d'adapter le livre de Clémentine Autain, a évolué vers un projet hybride, mêlant images d'archives, interviews et scènes jouées, plus original et peut-être plus réussi que ne l'aurait été un biopic classique. Un choix qui convient bien à ces histoires fatalement incomplètes: elles sont déjà anciennes, certaines informations manquent, beaucoup de témoins sont morts.

Si Romane Bohringer s'est senti interpelée par ce livre, c'est parce qu'il lui rappelait son propre parcours: comme Clémentine Autain, elle eut une mère dysfonctionnelle, souvent absente, morte prématurément à la trentaine, dans les années 80. Romane est devenue actrice alors que sa mère, Maguy, ne l'était pas, Clémentine n'est pas devenue actrice alors que sa mère l'était. L'actrice-réalisatrice entremêle les destinées, racontant ainsi par l'image l'histoire de sa mère, plutôt que de le faire par un livre, comme Clémentine. L'histoire d'une jolie Indochinoise adoptée, ballotée, qui semble n'être jamais vraiment parvenue à trouver une stabilité, un point auquel s'attacher durablement. Il y a par exemple ce témoignage touchant d'une très vieille religieuse qui n'a jamais oublié Maguy, dont elle s'occupa alors qu'elle était enfant, et qui dit qu'elle et ses consoeurs, privées de maternité par leur choix de vie, s'attachaient évidemment à ces enfants dont elles s'occupaient parfois durant des années. Ainsi, ces années que Maguy passa pour raison de santé dans une sorte de sanatorium géré par des religieuses semblent avoir été la période la plus heureuse et la plus stable de son existence.

On éprouve évidemment un sentiment de tristesse et de gâchis en découvrant le parcours chaotique de ces deux "mères indignes", oeuvrant ardemment à leur propre destruction (Dominique par l'alcool et la clope, Maguy par l'héroïne). L'actrice Eva Yelmani, pleine de vie et de sensualité, choisie pour interpréter Dominique dans quelques scènes qui vont jusqu'à retrouver le grain de photo chaud et saturé des années 70, se sort remarquablement de cette tâche difficile. Si bien que je n'ai pas réussi à regarder la séquence terrible où Dominique, oubliant toute sa dignité devant sa petite fille, fait une scène effroyable parce qu'on refuse de lui servir à boire alors qu'elle est déjà complètement cuite ! Il y a un courage certain pour les deux ex-petites filles à remettre le nez dans leurs traumatismes d'enfance: quand sa mère endommage son walkman tout neuf, Romane se dit qu'elle ne peut qu'abîmer ce qu'elle touche; quant à Clémentine, elle a longtemps fait un rejet total de l'alcool, dont l'haleine de sa mère était invariablement chargée !

Clémentine admet que Dominique fut le grand amour de son père, le chanteur Yvan Dautin. Et Richard Bohringer, le père de Romane ? Il sait sans doute pas mal de choses, mais il ne dira rien de plus sur Maguy que ce qu'il a déjà écrit dans un de ses livres. Ces deux vieux messieurs gardent sans doute encore quelques cicatrices à ce sujet.

Romane exhume les journaux intimes de sa mère, longtemps relégués dans un placard comme un secret honteux, mène l'enquête, associe à celle-ci son fils, ce qui donne l'occasion de scènes plus légères, jusqu'à ce "postface" savoureux qui permet de terminer sur un peu de légèreté et de prise de recul. Enquête qui offrira à Romane une belle découverte, mais je ne vous en dirai pas plus !

Peu à peu, alors que tout cela aurait pu être désespérant, apparaît un chemin de lumière, d'acceptation et de pardon pour Romane et Clémentine, qui nous prouvent qu'il n'y a pas de fatalité: elles ont déjà vécu plus longtemps que leurs mères, sont devenues des femmes accomplies, des mères responsables, assumant d'être les filles de femmes qui se sont quant à elles égarées et qui les ont certainement aimées, mais qui n'ont jamais su comment s'y prendre correctement.

Drustan
9
Écrit par

Cet utilisateur l'a également mis dans ses coups de cœur.

Créée

le 9 janv. 2026

Critique lue 7 fois

Drustan

Écrit par

Critique lue 7 fois

D'autres avis sur Dites-lui que je l'aime

Dites-lui que je l'aime

Dites-lui que je l'aime

5

Cinephile-doux

8167 critiques

Clémentine et Romane

Dites-lui que je l'aime, c'est le titre d'un beau film de Claude Miller, datant de 1977, dans lequel joue Dominique Laffin, merveilleuse actrice, aussi fragile dans la vie qu'à l'écran, prématurément...

le 31 août 2025

Dites-lui que je l'aime

Dites-lui que je l'aime

9

Isabelle-K

100 critiques

La douleur des femmes

Romane Bohringer se retrouve bouleversée après avoir lu « Dites-lui que je l’aime », le récit de Clémentine Autain (Grasset, 2019). Aussitôt, s’impose l’idée d’en décliner l’histoire au cinéma. Elle...

le 27 déc. 2025

Dites-lui que je l'aime

Dites-lui que je l'aime

10

Bravence-LLP

21 critiques

— Un drame obsessionnel qui finit par lasser

Dites-lui que je l’aime se veut un drame psychologique sur l’obsession amoureuse, mais le film peine à transformer cette idée en véritable tension de cinéma. Ce qui pourrait être un portrait...

le 9 déc. 2025

Du même critique

Le Schtroumpfissime - Les Schtroumpfs, tome 2

Le Schtroumpfissime - Les Schtroumpfs, tome 2

8

Drustan

117 critiques

Le Guide du Parfait Petit Dictateur illustré

Si les Schtroumpfs savent s'unir face à un danger extérieur (Gargamel, le Cracoucass,...), les choses deviennent plus délicates quand le danger est intérieur, comme c'est le cas dans cette histoire...

le 3 févr. 2023

Lolita

Lolita

6

Drustan

117 critiques

Attention: mirage dangereux !

Il fallait un sacré culot à Adrian Lyne, cinéaste souvent honni par les critiques, pour s'attaquer à une nouvelle adaptation du roman de Nabokov après celle de Kubrick. Comme il faut sans cesse se...

le 5 déc. 2021

Chasseur blanc, cœur noir

Chasseur blanc, cœur noir

5

Drustan

117 critiques

Caprice meurtrier

"Chasseur blanc, cœur noir" s'inspire des préliminaires du tournage d' « African Queen » de John Huston et s'achève ironiquement lorsque John Wilson (Clint Eastwood), le réalisateur,...

le 6 sept. 2021