« La pauvreté est une ressource ». C’est sur cet aphorisme discutable que repose la thèse d’Enjoy Poverty. Cette maxime, répétée comme un mantra tout au long du film, a l’audace d’aller à contre-courant de l’establishment du documentaire occidental. Elle irrigue le long-métrage de Renzo Martens, qui à l’image de son titre oxymorique, fait tout pour réaliser l’anti-documentaire sentimental. Le réalisateur, affublé d’une carte de presse des Nations Unies, passe de villages en villages, plantations en plantations, afin de prêcher la bonne parole dans une RDC décimée par le manque de ressources et la misère. Néerlandais, il enfile la chemise blanche éclatante du colon – qu’il ne quitte pas du film – dans une démarche de faux reportage, caméra à la main. La mise en scène n’a pas le choix que d’épouser le faible budget du projet, alternant de caméra à l’épaule et nombreux champ contre champ constitués de façon élémentaire. Y a-t-il du cinéma là-dedans ? Oui, assurément. L’intérêt des images d’Enjoy Poverty repose avant tout sur leur jeu avec la moralité. Et ce, avec un procédé on ne peut plus simple : le gros plan, le zoom avant. Corps rachitiques d’enfants, cadavres de rebelles assassinés ou plat de viandes en sauce : le réel est filmé sur un même pied d’égalité. Martens ne le fait pas tant dans une démarche doloriste (quoi que, on y reviendra) que dans une volonté de balayer les conventions. Aussi, dans une même séquence, un père explique le cruel système d’emploi au sein des champs, en plan rapproché. Puis sur la même valeur de plan, un enfant nu montre à la caméra son trou du cul, rongé par la maladie. Le spectateur aura envie de détourner le regard, d’être dégoûté, de repousser cette approche frontale : et c’est là l’objectif du long métrage. Hué au festival de Biarritz pour sa morale ambigue, le film est consciemment provocateur. Le ton cru se conjugue avec les discours sans concession de Martens aux congolais. Parce qu’Enjoy Poverty n’est jamais aussi pertinent dans son insolence que lors des séquences de « management ». Sans nul doute inspiré par Borat, Martens s’exprime alors devant une micro assemblée de photographes pour les enjoindre à faire de leur pauvreté une source de revenus. « Prenez en photo les femmes violées, les enfants malades », (qui devient un running gag scabreux mais diablement efficace) car après tout si les ONG, les reporters occidentaux le font, pourquoi pas eux ?Filmés régulièrement en gros plan, le
cadre déforme légèrement les visages des pauvres, donnant une impression de bêtise
profonde aux interlocuteurs du réalisateur. En les filmant de cette façon, il se tourne lui-
même et les Blancs du film en ridicule, faisant éclater à l’écran leurs affects racistes. Si le film est un geste insolent, il l’est en tout état de cause. Plutôt que de rassurer avec une fausse note d’espoir la ménagère, l’idéaliste, ou le maître d’école, Enjoy Poverty assume le postulat de catastrophe humanitaire et de néo-colonisation qui se joue au Congo. Dans cet esprit, une séquence avec Unicef démontre toute l’hypocrisie des ONG avec une simple discussion en travelling latéral. Pourquoi les couvertures arborent-elles toutes le logo Unicef ? La bénévole interrogée est incapable de justifier correctement
ce choix. Dans une société où tout avance sans que personne ne se rebelle face à un
salaire de misère, ne remette en question l’emploi des mots et de l’argent, il ne reste que l’absurde. Le film peut émouvoir par instant car certains des personnages sont touchants dans leur naïveté. Cependant, le ton satirique permet une distance nécessaire pour aborder des thèmes bien trop rares dans les objets audiovisuels couvrant la pauvreté. Cet équilibre est inévitablement difficile à tenir. Certains segments en pâtissent, à l’image d’une scène affreusement laide en selfie, où Martens chante dans un marais. Le réalisateur s’adore et aime se montrer avec un point de vue en Go pro immonde qui devait déjà être ringard dans les années 2000. Pourtant, la scène la plus émouvante du film est paradoxalement une de ces fameuses séquences filmées comme J’irai dormir chez vous. Épuisé et démoralisé, Martens parle pour la première fois du film en flamand pour partager son sentiment d’impuissance. Parce que même en se targuant de nihilisme, il partage au
fond le même objectif qu’un documentariste à la Plisson qu’il aime tant dénoncer : aider
ces pauvres gens, se dé-culpabiliser de la colonisation. Ce trait d’humanité révèle en fait la véritable faiblesse de son entreprise. Enjoy Poverty demeure une satire vaine d’avance, dont on devine rapidement l’inefficacité sur la vie du Congo. Personne ne peut jouir de sa pauvreté. Et c’est en cela que ce geste de désespoir fait du film un objet passionnant, drôle.