Osamu Dezaki, je ne le connaissais que par l’entremise de Ace wo Nerae, le film Clannad, et de réputation via La rose de Versailles, Rémi sans famille et Oniisama E – et son influence énorme sur ce que sera plus tard Revolutionary Girl Utena. Des œuvres très stylisées, grâcieuses (et féminines pour certaines), tragiques et émotives. J’avais certes également entendu parler de Ashita no Joe et Space Cobra, mais de très loin – quoique même ça ne m’aurait pas préparé à faire la rencontre de l’ultra gore et macho Golgo 13. Et pourtant, contre toutes (mes) attentes, Dezaki offre là l’un des films les plus dingues que l’animation japonaise a pu produire, toutes époques confondues.


The year is 1983 et j’ai du mal à en croire mes yeux. Golgo 13 est certes le premier film d’animation à incorporer des CGI mais ce n’est même pas ça dont je parle (on en voit dans le générique et dans une scène précise – et c’est drôle et moche). J’en savais suffisamment sur Dezaki pour m’attendre à un certain degré de génie de mise en scène, lui qui par exemple arrivait à faire tant avec si peu de moyens sur Ace wo Nerae. Mais là… À vrai dire je devrais arrêter là mon texte et me contenter de vous montrer une série de screenshot avant de me lever dramatiquement de ma chaise pour dire « I rest my case! ». Mais jouons le jeu un petit peu plus longtemps… Que peut-on voir dans Golgo 13 ze movie, a.k.a. l’histoire d’un meurtre commandité qui se retourne contre le meurtrier dans une chasse à l’homme à double sens ? Un océan tantôt aveuglant, tout fait de blanc, tantôt scintillant ; des assassinats nimbés d’une fièvre psychédélique ; une femme qui se donne à un Duke fait de marbre (l’image est brumeuse et effacée, le son distant) ; une autre plus loin fait de même, sa chaîne en or scintille et ses cheveux blonds s’ébouriffent en une aura duveteuse, les mouettes s’invitent dans sa chambre et brouillent la profondeur de champ ; un cadavre tombe sur la plage et une vague paraît le dissoudre ; un bouchon de radiateur paraît percer l’écran ; un tunnel se transforme en un kaleidoscope rappelant l’enfer avorté de Clouzot ; une balle de sniper atteint sa cible après avoir traversé un gratte-ciel en vue subjective, j’en passe. Dans ce film, la caméra est réelle et croit filmer du réel ; les contrejours, mises au point, lens flare ou autres rayons de soleil ; beaucoup de plans utilisent la profondeur de champ et simulent des flous (parfois cauchemardesque lorsque c’est le visage grimaçant d’un cadavre qui est posé au premier plan). Bien sûr, la caméra triche aussi : elle épargne à Duke balles et explosions, et quand c’est lui qui tire une marée d’adversaires succombe simultanément. Etrange figure que ce personnage anesthésié qui traverse ce no man’s land fait de cadavres déformés, femmes offertes et monstres mortels. Et en parlant de textures, astuces et composition de plan je ne fais qu’effleurer du doigt le génie visuel du film ; il faudrait s’étendre sur le montage tantôt acéré tantôt maniéré, écrire des pages et des pages (ou bien prendre 1h30 et voir le film, en voilà une idée !).


Comme X, de Rintaro, sur lequel j’aurai peut-être un jour le courage d’écrire un texte, Golgo 13 est un film de fièvre, de cauchemar. Si son « héros » est froid, clinique, tout ce qui l’entoure hurle, explose, ricane, brille… et les moments de répit ne sont que l’occasion pour l’araignée d’étendre une nouvelle fois sa toile létale. Je sais que le film a un sens, des espaces délimités, un temps logique – car ça aussi fait partie du film, on n’est pas systématiquement le nez dans le guidon. Mais la manière dont les plans sont présentés et agencés change cette perception a posteriori ; si 50% du film est hallucinogène, ce sont ces 50% qui occupent 100% de mes représentations mentales lorsque j’essaie de m’en rappeler. C’est pour cela que je vous encourage, si vous avez l’estomac accroché et que vous êtes prêts à entrer, encore une fois, dans un monde gore et macho (moi-même je ne suis pas toujours d’humeur), à vous laisser contaminer par la fièvre.

TWazoo
10
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Le 3 juin 2022

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