Dans la continuité des Chants de Mandrin, Rabah Ameur-Zaïmeche entraîne avec Histoire de Judas son cinéma plus loin dans le temps pour traiter d’un mythe plus grand encore - les derniers jours d’un Jésus pas encore Christ - où le personnage éponyme de l’Iscariote, incarné par le réalisateur, devient le centre de gravité du récit.
C’est la première beauté du film : les plans sont magnétisés par un Judas tellurique, dont le visage monolithique rappelle les roches arides du paysage, quand Jésus aux paroles légères, coulant avec l’eau d’une rivière, s’infiltre, ruisselle dans un champ imperceptible (où se dérouleront les moments « cruciaux » d’un point de vue théologique). La rencontre de ces deux éléments, cette énergie sensualiste permet de ramener le corps christique à sa dimension charnelle, de faire de Jésus un homme à même d’être touché, vu, et donc filmé, et dans le même temps, de déplacer la figure du traître vers celle du protecteur ; Judas est ainsi lavé de ses deux péchés, comme réhabilité par le cinéma. C’est le sens de son autodafé libérateur : en détruisant ce qui pourrait devenir un évangile, Judas interdit à la loi de se graver et rend au récit sa dimension orale, sa puissance évocatrice, il fait de tout texte un motif apocryphe et offre alors au réalisateur un luxe suprême, celui de la liberté.
Histoire de Judas est donc avant tout l’examen contemplatif d’une suspension - celle de la fumée laissée par la chute de Bethsabée - d’une faille laissée par le souffle révolutionnaire dans l’aridité désertique. Ainsi Carabas, imitateur-prédicateur qui voulait seulement remplacer les Romains par des palmiers, vivra un nouvel abandon judaïque. Ainsi Ponce Pilate verra sa mosaïque se fissurer à mesure que le doute existentiel ronge son empire (géographique comme spirituel) dont la chute à venir est joliment en puissance dans le décor de ruines qui constitue le film. Ainsi Judas enfin, couché dans le tombeau, peut-il embrasser sa mort : elle lui appartient.