Une déclaration d'amour au désert de Mojave

Et voilà. J'avais gardé celui-là pour un jour comme ça. Un jour où il faudrait dire les choses. L'Étoffe des héros, c'est le film qui m'a appris que la poésie pouvait sentir le kérosène et que les hommes qui ne parlent pas disent tout. Si j'étais une femme, je serais amoureux de Shepard. En attendant, je suis amoureux des avions et je suis, la nuit, les yeux fermés, un pilote.

Alors d'entrée, soyons clairs : n'attendez aucune objectivité de ma part. C’est une critique de Top 10 donc un texte de passion, non point de raison. Je m'en fous des critiques qui, quarante ans après, viennent expliquer doctement que ce serait un simple film de propagande, que les personnages n'auraient aucun défaut, que tout ça ne serait qu'une ode patriotarde à l'Amérique triomphante. Ces gens-là n'ont rien vu, rien compris, rien senti. Ou alors ils ont regardé un autre film.


Who's the best pilot you ever saw?

J’étais jeune adolescent. Trois heures treize de métrage sur une télévision petit format. L'écran s'est allumé. Bill Conti a emprunté sa musique à Tchaïkovski sans vergogne – et alors ? Je ne le savais pas à l’époque. J’étais emporté. Le désert de Mojave est apparu, ocre et infini. Sam Shepard, regard de glace et sourire en coin, a grimpé dans son X-1. Et j'ai compris ce que voulait dire "casser la baraque du son".

Ce jour-là, Philip Kaufman m'a foutu une claque dont je ne me suis jamais remis. Mieux que Top Gun.


Who's the best pilot you ever saw?

Il est de bon ton aujourd’hui d’insister sur le fait qu’il s’agisse d’un film de propagande très classique et donc forcément limité. Vraiment ? On a vu le même film ? Kaufman passe son temps à se foutre de la gueule du cirque américain. Les recruteurs de la NASA (Goldblum et Shearer, géniaux) sont des clowns. Lyndon Johnson est un bouffon texan obsédé par son image. Les médias sont une horde de criquets motorisés (ce bruit de Nikon et de scarabées que Kaufman a créé !). Les ingénieurs allemands voudraient des singes plutôt que des hommes dans leurs capsules. Les astronautes eux-mêmes sont dépeints comme des enfants gâtés par la gloire instantanée – Gordon Cooper qui ricane « J'ai même pas encore été là-haut » pendant qu'on lui offre une bagnole gratuite.

Et Grissom ? Ah, Grissom. On reproche au film de le montrer paniquant dans sa capsule. Oui. Parce que ces hommes avaient PEUR. Voilà le truc que personne ne veut voir. Le film ne fait pas des surhommes, il fait des hommes. Des types qui chient dans leur combinaison parce que la NASA les a oubliés sur la rampe de lancement pendant quatre heures. Des mecs qui se bourrent la gueule au Happy Bottom Riding Club parce que demain ils vont peut-être « screw the pooch » et se crasher dans le désert. Des gars qui écoutent, silencieux, le pasteur réciter les prières des funérailles, encore et encore. 62 pilotes morts en 32 semaines. Voilà de la belle propagande manichéenne, hein ?


Who's the best pilot you ever saw?

Le génie de Kaufman, c'est d'avoir compris que la vraie histoire n'était pas celle de la conquête spatiale. C'était la fin d'un monde. La fin des cow-boys du ciel. Yeager, l'homme qui vole plus haut et plus vite que quiconque, est écarté du programme Mercury parce qu'il n'a pas de diplôme universitaire. Lisez bien ça : le meilleur pilote du monde n'a pas « le profil ». Le film est une élégie pour cet âge-là. Quand un homme seul dans son avion pouvait encore repousser les limites. Avant que le « Team Man » ne prenne le relais. Avant les comités, les relations publiques, Life Magazine et les conférences de presse.


Sam Shepard ne joue pas Yeager. Il est Yeager. Cette économie de gestes, ce regard qui dit tout, cette façon de mâcher son chewing-gum face aux bureaucrates de Washington. Et cette scène finale – mon Dieu, cette scène finale. Yeager qui regarde le NF-104 et dit, avec ce sourire : « I have a feeling this little old plane might just be able to beat that Russian record. » Il sait qu'il va se crasher. On le sait. Il s'en fout. Il y va quand même. Et quand il sort du brasier, le visage brûlé, marchant dans le désert comme un revenant, le secouriste demande « Is that a man? » et Ridley répond : « You're damn right it is. »

Voilà le film. C'est ça, « the right stuff ». Pas l'héroïsme de carte postale. Le truc indicible qui fait qu'un mec continue à marcher alors que tout son corps lui hurle d'arrêter.


Who's the best pilot you ever saw?

Techniquement, le film est une monstruosité de maîtrise. Caleb Deschanel transforme chaque plan en tableau. Ces lumières du désert, ces contre-jours, ces ombres portées sur les avions. Les effets spéciaux de Gutierrez et Belson – des modèles lancés depuis des toits, du papier kraft qui défile sous la caméra pour simuler l'altitude, des vibreurs sur les objectifs – sont plus vrais que tous les CGI du monde. Et la musique ! Bill Conti qui pille Tchaïkovski et Holst sans complexe. Tant mieux. Yeager mérite Tchaïkovski. Les Mercury Seven méritent « Mars » de Holst.

On reproche au film sa durée. Trois heures treize. Mais bordel, on parle de quinze ans d'histoire ! Du mur du son à Gordon Cooper tournant vingt-deux fois autour de la Terre. Et franchement, quand Levon Helm nous lâche sa voix de gravier pour narrer l'épopée, quand Glenn affronte la réentrée atmosphérique avec ses boucliers thermiques qui se désintègrent, quand Cooper choisit de croire Yeager plutôt que la NASA... ces trois heures passent comme un souffle de réacteur.


Who's the best pilot you ever saw?

Le film a été un four. 21 millions de dollars pour 27 de budget. La Ladd Company a coulé. Tom Wolfe a détesté. Les vrais astronautes ont haï (sauf Scott Carpenter). Wally Schirra l'a traité « d'Animal House in Space ». Et alors ? Le public de 1983 n'était pas prêt pour un film qui célébrait l'Amérique tout en la critiquant. Pour un film qui montrait que derrière les héros, il y avait des bureaucrates, des opportunistes et un cirque médiatique obscène. Pour un film qui osait dire que peut-être, juste peut-être, l'âge des grands explorateurs solitaires était terminé.

Mais Roger Ebert a vu juste. Gene Siskel aussi. Et Christopher Nolan, des années plus tard, a dit que c'était « presque un film parfait ». Presque, Chris ? Non. Pas presque.


Who's the best pilot you ever saw?

L'Étoffe des héros n'est pas un film sur l'espace. C'est un western qui se joue dans le ciel. C'est la mort du frontier spirit filmée en Technicolor. C'est John Ford qui rencontrerait le Nouveau Journalisme. C'est un film qui comprend que la vraie bravoure n'est pas dans les défilés ou les unes de magazines, mais dans ce moment où un homme grimpe dans un engin qui a une chance sur quatre de le tuer, et qu'il le fait quand même. Pas pour la gloire. Pas pour son pays. Parce que c'est ce qu'il est.


Si j'étais une femme, je serais amoureux de Shepard. Mais je ne le suis pas. Alors je me contente d'aimer ce film avec une intensité qui confine à la déraison. La nuit, quand je ferme les yeux, je suis dans le X-1. J'entends le largage depuis le B-29. Je sens les vibrations. Et je franchis ce putain de mur, comme Buck Danny.


Who's the best pilot you ever saw?

Chuck Yeager, Sam. Toujours Chuck Yeager.

L'Étoffe des héros est mon fantasme, notre fantasme à tous ceux qui ont rêvé de voler. Pas de prétention à l'objectivité, pas de recul critique, pas de nuance. Oui la dernière heure est assurément trop propre. On aurait pu aller plus loin dans la critique. Mais foutre, ce n'est plus le sujeu ici. Juste l'amour brut pour un film qui a compris que les légendes se font dans le désert, dans le silence, loin des caméras.


Et tant pis à ceux qui n'y voient que de la propagande. Ils ne méritent pas ce film.


Créée

le 17 nov. 2025

Critique lue 6 fois

Aqualudo

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