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Seconds pourrait s’apparenter à un épisode étendu de The Twilight Zone. Un rêve fiévreux au concept fort et à l’ambiance funeste, soutenu par une musique en requiem de Jerry Goldsmith. Et si le récit, bien qu’original, n’est pas forcément surprenant dans ses rebondissements, c’est bien la mise en scène singulière et étouffante de John Frankenheimer qui se révèle être le plus gros atout du film
Dès le générique, on sait que l’on va plonger dans quelque chose d’unique. Saul Bass entremêle visages déformés, miroirs psychédéliques et cadavres exquis de faciès, instillant immédiatement une ambiance de folie anxiogène, le mal-être qui va gangrener l’ensemble du film. Et la scène introductive de filer l’inconfort du spectateur, présentant une gare où fourmille la masse des gens ordinaires, où l’un d’entre eux est pris à parti, talonné dans un malaise paranoïaque instantané par une caméra embarquée nerveuse, des perspectives écrasantes et un resserrage claustrophobique des plans. Cinq minutes muettes pour poser les enjeux thématiques et narratifs, et donner le ton d’une œuvre profondément dérangeante.
C’est la répétitivité d’un quotidien où l’on dicte les mêmes lettres à sa secrétaire ad infinitum, où l’on remplit les mots croisés dans le sempiternel train qui ramène à la banlieue pavillonnaire où attend une femme à qui l’on ne sait plus parler, qui va pousser Arthur Hamilton à céder au chantage à peine déguisé, à une vente forcée dont on tait l’imposition, à disparaître définitivement pour devenir un homme nouveau, Tony Wilson. Les carcasses de l’abattoir qui fait office de couverture pour la Société, traitées à la chaîne par des cols bleus mécanisés, augurent de la conclusion tout en mettant en avant la logique de consommation capitaliste que va décrier le film, commençant à déboulonner l’idéologie de l’American Dream bâtie sur le recel de mensonges. John Randolph (Arthur), un Monsieur-tout-le-monde, va se transformer en Rock Hudson (Tony), une gueule de star bien plus jeune. Une métamorphose improbable qui participe à l’absurdité de la croyance en cette solution miracle qui effacerait d’un coup de bistouri les errements d’une vie, un pacte faussement salvateur proprement faustien.
La résurrection de Tony ne prend pas. Débute alors un bal des masques que l’on enfile les uns par dessus les autres pour continuer de se voiler la face plutôt que d’accepter sa propre nature et de se confronter à ses désirs inassouvis. La façade s’effrite très rapidement, alors qu’une bacchanale supposée cathartique ne fait que mettre en exergue le décalage entre le corps de Tony et l’esprit d’Arthur, qui reste en son for un “vieux dégueulasse”. Il réalise trop tard que la vie ne vaut que par notre rapport aux autres, le reste n’étant qu’illusions vendues par une société capitaliste exploitant la perdition d’un sens profond pour son profit. Le matraquage de l’American Way of Life fait perdre de vue l’important, aliénant l’individu en consommateur obéissant qui pense trouver un exutoire dans le matérialisme suriné par d’agressives campagnes d’influences.
Du bétail qui sert la marche inéluctable d’un système qui écrase tout au nom du Dieu dollar.
Grandiose.