En me replongeant dans mes souvenirs d’enfance pour établir cette liste, j’ai eu l’envie étrange de revoir La Bande du Rex de Jean-Henri Meunier, sorti en 1980, tout en sachant combien il est parfois douloureux de revoir un film avec un regard d’adulte, quand bien même il reste sous le verre déformant de la nostalgie. Mes souvenirs restant à la fois prégnants et flous, c’est avec un drôle de sentiment que j’ai glissé le DVD dans la fente de mon lecteur, à la fois heureux de m’y replonger et angoissé à l’idée d’être déçu. Pour comprendre, il faut que je vous raconte un peu la petite histoire qui me lie à ce film en revenant plus de 45 ans en arrière de manière un peu rétrospective. Si ma vie vous intéresse encore moins que mes modestes critiques (je vous comprends), je vous invite cordialement à sauter le prochain paragraphe.
Dernier garçon d’une fratrie de cinq frères et trois sœurs qui vivait dans un pavillon quatre pièces de banlieue, j’ai passé toute mon enfance dans une ambiance libertaire de chevelus qui n'écoutaient pas la variétoche qui faisait les grands soirs télévisés des shows de Maritie et Gilbert Carpentier. Pour mes frangins, la musique, c’était plus Lavilliers, Couture, Thiéfaine, Trust, Ferré et Higelin que Claude François Michel Sardou et Mike Brant… Aussi, quand en 1980 sort La Bande du Rex, je suis déjà biberonné et fan de Jacques Higelin, dont les cassettes tournaient à fond dans la Deudeuche de mes frangins lors de virées nocturnes, entassés à huit dans la voiture (si, si, ça tient !). Fatalement, je voulais voir le film, surtout qu’à l’époque, l’énigmatique réalisateur du film s’appelait « 108-13 », avec la rumeur que c’était Jacques Higelin lui-même qui se cachait derrière ce pseudo. L’affiche qui claque me faisait carrément rêver et le 33 tours de la musique du film tournait en boucle avant même la sortie du long-métrage. Problème : il fallait convaincre qu’à neuf ans, j’avais ma place pour aller voir un film rock’n’roll sur une histoire de jeunes voyous et délinquants, ce qui n’était pas forcément du goût de ma mère. Je me souviens d’avoir fait des pieds et des mains pour que finalement je puisse accompagner mes frangins et leurs potes qui formaient eux-mêmes une sorte de bande (mais pas de voyous) que j’accompagnais parfois dans leurs virées. Je me souviens surtout d’avoir pleuré à la fin du film, notamment vis-à-vis du sort de Petit Jeannot, le jeune gamin de la bande auquel je m’étais peut-être, malheureusement, un peu identifié.
La Bande du Rex, c’est l’histoire d’une bande d’amis plus chahuteurs que véritablement délinquants, qui passent leur temps au café La Javanaise et fréquentent Frankie Mégalo, projectionniste de cinéma de quartier et chanteur de rock sans groupe. Inadaptés à l’autorité comme au travail, ils préparent un casse foireux pour partir au soleil du Sud, tandis que Frankie Mégalo s’apprête, lui, à enfin donner son premier concert.
Sur un ton plus léger et moins politisé que Les Loulous de Patrick Cabouat, La Bande du Rex parle pourtant de cette même jeunesse banlieusarde qui fait le con pour tromper l’ennui et s’attire le regard désapprobateur des autorités. Le film de Jean-Henri Meunier est aussi le portrait touchant d’une joyeuse bande de doux azimutés hauts en couleur d’un quartier populaire de la banlieue parisienne, avec, entre autres, un cowboy de Nashville, un vieux rocker sur le retour et Kanter un pilier de comptoir interprété par Roland Blanche. Et puis il y a bien sûr Frankie Mégalo, interprété par Jacques Higelin, à la fois touchant et très drôle en grand frère de la bande, en rocker dégingandé tombé de la lune et toujours suivi par deux groupies et choristes.
La bande est, elle aussi, plutôt attachante avec de jeunes comédiens qui, pour la plupart, ne feront jamais rien d’autre que ce film alors qu’ils n’ont franchement pas à rougir de leur prestation. Le film baigne dans un ton un peu étrange, ni vraiment sérieux, ni foncièrement comique ; il semble, à l’image de cette bande, s’amuser de tout pour ne pas s’angoisser de ce qui l’entoure. Ces jeunes ne sont d’ailleurs jamais montrés comme des voyous violents ou des délinquants ; ils ont des rapports certes conflictuels, mais assez sains avec leurs parents et, lorsqu’ils sombrent dans la délinquance, c’est avec la fleur au fusil, l'innocence en bandoulière et avec la désinvolture de sales gosses. C’est ici et surtout, dans le regard des autres et notamment d’un flic interprété par Féodor Atkine, que ces jeunes trouvent un statut de danger pour la société.
La Bande du Rex n’est certes pas un très grand film, mais j’ai pris une nouvelle fois du plaisir à le revoir, ne serait-ce que pour le bonheur de retrouver Jacques Higelin, disparu depuis. Le film, aussi bancal soit-il parfois, fonctionne toujours aussi bien, à l’image de son casse et de sa triste issue, montés en alternance avec un rageur Mon portrait dans la glace interprété sur scène par Higelin accompagné du groupe Strychnine. Peut-être endurci avec le temps et plus critique vis-à-vis de sa structure scénaristique, La Bande du Rex ne m’aura pas cette fois-ci ému aux larmes, mais je l’ai encore trouvé touchant dans cette mélancolie désabusée d’une jeunesse un peu paumée, si émouvante quand elle cesse de se cacher sous le manteau de la dérision pour se mettre à nue. Une nouvelle fois, les notes mélancoliques du piano de Jacques Higelin sur le morceau Duo pour une ballade me touchent, achevant La Bande du Rex sur une note simple et désabusée.
Le film, qui semble totalement aujourd’hui oublié, ne mérite sans doute pas une grande réhabilitation comme si c’était une injustice à réparer de toute urgence. En revanche, il reste le reflet d’une époque et une modeste pierre apportée à l’édifice d’un cinéma qui se penche avec tendresse et inquiétude sur sa jeunesse et le mal-être des banlieues.