Toutes les questions autour du nationalisme au Japon me fascinent toujours. Il est intéressant de voir que depuis fort longtemps au cinéma, l’absurdité d’une telle idéologie est contestée. Qu’on soit bien d’accord, il ne faut pas confondre nationalisme, patriotisme, conservatisme et racisme, tous ces termes ont leur propre champ de définitions et chaque pays et territoire répondra différemment à ces termes polysémiques. C’est un des sujets de La Femme de Seisaku. Je trouve passionnant qu’un film réussisse à être à la fois une tragédie implacable, un manifeste féministe et une radiographie de la cruauté sociale. C’est aussi un écrin pour une actrice qui pourrait hypnotiser un troupeau de buffles en pleine course. Avec La Femme de Seisaku, Yasuzō Masumura signe un long métrage troublant en avance sur son temps, dont la force émotionnelle continue de vibrer jusque dans nos cages thoraciques. C’est dingue à quel point tout vise juste dans cette œuvre.


Bêtise humaine

Commençons par le cœur du séisme : Ayako Wakao. Certains acteurs interprètent un rôle, mais Wakao, elle, l’habite véritablement. Elle joue Okane et elle est l’un de ces personnages qui ne vivent pas seulement sur l’écran, ils vous suivent dans votre cuisine quand vous allez vous faire un thé, elle est le concret et la réalité du peuple. Wakao parvient à combiner douceur, orgueil, colère rentrée et montre une forme d’énergie animale qui donne au personnage une charge émotionnelle exceptionnelle. Un des exemples frappants est cette scène où Okane subit les murmures et les regards venimeux du village, Masumura cadre légèrement en contre-plongée, laissant la foule flotter au-dessus d’elle comme une chape de jugement divin. Wakao joue alors ce mélange de défi silencieux et de vulnérabilité contenue et c’est là qu’on comprend tout, c’est une femme qui est jugée et qui n’a aucune chance. Sauf si elle décide qu’elle l’aura quand même. Cette scène à elle seule pourrait être projetée dans des cours de sociologie. Autre chose qui frappe dans la réalisation, c’est la capacité de Masumura à créer un climat moral plutôt qu’un simple décor. Le village n’est pas seulement un lieu, c’est un organisme vivant et oppressant, un peu comme s’il avait un aspect grotesque et féroce. Masumura ne perd jamais une occasion de montrer la cruauté collective et la petitesse des esprits avec des plans serrés sur des bouches qui murmurent et des compositions de groupe où les individus semblent se fondre dans un seul bloc d’hostilité. Comme si l’humanité entière s’était donné pour mission de faire de la vie d’Okane un enfer. Il y a une sorte d’ironie grinçante avec laquelle Masumura observe cette galerie de commères qui semblent avoir pour activité principale de surveiller la vie privée d’autrui. On jurerait que certaines prennent des notes pour publier un bulletin hebdomadaire du ragot local. Le réalisateur se moque de son époque et nous rappelle que c’est un fait social. C’est universel. Masumura ne se contente pas de dénoncer, il met en scène la résistance, parfois muette, parfois désespérée, d’une femme qui refuse de se laisser réduire à une caricature sociale. Wakao, dans une scène particulièrement forte, transforme son personnage en figure de stoïcisme incandescent. Il y a quelque chose d’almodovarien avant l’heure dans cette manière de filmer la femme comme une force élémentaire, à la fois fragile et indestructible. Même lorsqu’elle semble vaciller, elle impose sa présence comme un fait moral.


Aimant noir, amant incandescent

Le film pose la question suivante : qu’arrive-t-il à une passion sincère dans un monde obsédé par la conformité ? Masumura ne se contente pas de poser la question. Il la tortille, l’examine sous toutes les coutures et la repose sur la table comme une créature disséquée qui remue encore. Le couple Okane-Seisaku fonctionne comme une anomalie sociale : deux êtres qui s’aiment vraiment dans un environnement où le regard du groupe vaut décret divin. Leur relation est alors interprétable de multiples façons. D’abord comme une tragédie romantique où l’amour doit constamment se battre contre la bassesse du monde. Ensuite comme une critique des attentes sociales imposées aux femmes, notamment qu’elles doivent être silencieuses, dociles et moralement transparentes. Okane est tout sauf cela et c’est précisément ce qui fait trembler l’ordre établi. Enfin comme un commentaire sur la militarisation de la société japonaise. Seisaku, incarnation du « bon soldat », devient progressivement le produit d’un système qui dévore les individus. L’un des plans les plus éloquents est celui où Seisaku s’éloigne vers l’horizon, minuscule et presque absorbé par le paysage. Ce n’est pas seulement un homme qui s’éloigne, c’est une société qui se prépare à avaler les siens. Le thème du sacrifice patriotique s’entremêle alors avec celui du sacrifice intime et inutile d’espérer que cela finisse en pique-nique champêtre au clair de lune. Le film traite également, avec une audace assez folle pour son époque, de la dimension érotique et psychologique des relations humaines. Masumura évite la sensualité décorative, il l’utilise comme moteur dramatique, comme révélateur de tensions et comme miroir des fractures internes. Dans une scène où les deux protagonistes se rapprochent en silence, il laisse la caméra s’attarder sur les gestes hésitants, un peu ritualisés, transformant la douceur en acte de rébellion. Dans un Japon cinématographique encore dominé par les grands studios et leurs codes stricts, cette liberté formelle fait office de déclaration d’indépendance.


La guerre qui rôde comme un vautour paranoïaque

Dans les années 1960, au milieu des Kurosawa, Ozu et Mizoguchi, Masumura est l’enfant terrible de cette génération : plus nerveux, plus frontal et parfois expressionniste. Dans La Femme de Seisaku, cette esthétique se manifeste par différentes choses. Un noir et blanc tranchant qui semble vouloir découper les personnages comme des silhouettes au scalpel. Une composition précise où chaque mouvement d’acteur signale une intention morale. Puis des gros plans violents qui intensifient la tension psychologique au point qu’on se surprendrait presque à reculer devant l’écran. L’éclairage, souvent latéral, creuse les visages et accentue les ombres, comme si la lumière elle-même hésitait à s’impliquer dans les drames humains. Les scènes nocturnes sont de petits joyaux de tension visuelle, on y respire moins bien, on cligne trop vite et on sent l’étau moral se refermer. Il faut dire que Masumura est un cinéaste obsédé par la notion d’individu contre collectif (on le voit aussi dans ses films Passion, L’Ange rouge et Les Géants et les Jouets), somme toute cohérent dans une société dont l’un des proverbes les plus importants pour la décrire est « Le clou qui dépasse appelle le marteau ». Okane est l’un de ses personnages les plus radicaux : une femme qui refuse de baisser la tête, ce qui, dans sa société, revient à provoquer un incendie en plein champ de blé. La beauté du film réside dans cette tension : Okane n’est jamais héroïsée gratuitement. Elle n’est pas parfaite, pas toujours aimable et parfois désespérée, mais elle ne fait que survivre et se comporter tout à fait normalement. Cette humanité dérange et c’est précisément ce que Masumura veut montrer. Ce n’est pas Okane qui est problématique, mais la structure sociale autour d’elle. L’un des autres thèmes les plus fascinants du film est sans doute celui de la violence intériorisée. Non pas la brutalité physique, mais celle qui prend la forme de devoirs imposés, de sacrifices « nécessaires » et de loyautés absurdes. Masumura suggère que la vraie tragédie naît lorsque l’individu apprend à s’auto-opprimer au nom de valeurs qu’il n’a jamais choisies.


L’art de faire exploser la société

Entre deux coups de poignard émotionnels, le film laisse échapper de petites pépites humoristiques involontaires vu la manière dont Masumura cadre certaines scènes. La manière dont les villageoises apparaissent littéralement en groupe compact, comme une bande de personnes malveillantes invoquées par le moindre mouvement d’Okane, est un running gag involontairement génial. Finalement, Okane n’est pas seule. À d’autres moments, c’est l’excès même de la tragédie qui devient effroyablement drôle, une forme d’humour noir typique du cinéma japonais de l’époque où l’on rit pour ne pas hurler. Le film démonte les normes sociales étouffantes de son époque. Masumura observe la communauté comme une petite société panoptique où chacun surveille les autres, où l’hypocrisie circule plus vite que les nouvelles officielles et où le moindre écart devient une faute morale. Lorsque le personnage d’Ayako Wakao affronte les regards accusateurs du village, c’est tout un système de contrôle qui se dévoile. On pourrait presque y voir une application grandeur nature de ce que Foucault, dans Surveiller et punir, appellerait un « micro-pouvoir » soit quelque chose d’invisible, diffus terriblement efficace. Vers 1 heure et 11 minutes, Okane est vu comme une folle, un démon, tout un tas de qualificatifs abjectes en plus d’être agressée. On se sent très mal à l’aise, tout du moins, extrêmement difficile de ne rien ressentir devant une telle scène.


Conclusion

Peu de films osent aller aussi loin dans la représentation de l’oppression sociale du Japon tout en offrant une histoire d’amour d’une telle intensité. Ayako Wakao livre l’une des plus grandes performances de sa carrière. Masumura filme avec une audace visuelle que le cinéma contemporain devrait parfois envier. Une œuvre qui dérange. On peut difficilement résister à un film où la passion est si forte qu’elle semble pouvoir provoquer des séismes dans un large périmètre. Yasuzō Masumura y injecte tellement de trouble, d’ironie tragique et de critique sociale qu’on en ressort avec l’impression d’avoir assisté à un duel philosophique déguisé en histoire d’amour. Le film date de 1965 et pourtant, il fait écho au documentaire de 2024 Black Box Diaries avec des questions similaires sur la place de la femme dans la société japonaise. Comprendre le passé permet de mieux comprendre le présent, ce qui veut aussi dire que les choses ne changent pas assez vite. Et pas seulement au Japon.

Kaji-Aventurier
10
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le 18 nov. 2025

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