Des clichés du western atténuent l'angoisse d'une vraie loi qui autorisait la prédation des femmes

C'est un joli petit film dont le superbe Technicolor est réglé par le consultant William Fritszche, et dont le scénario est original, unique, bien décrit dans le titre français « La Proie des Hommes ».

C'est ce que sont les femmes dans ce territoire de l’Oregon dans les années 1840. C’est historique : cela existait en vertu d’une loi pragmatique imposée par un baron du bétail local. Dans le film, un pasteur lui dit : "C'est une une loi impie". En effet, cette loi autorise la capture d'une femme seule par le premier qui la saisit, qu’elle soit jeune célibataire ou veuve. Outre la prédation des femmes isolées, elle conduit donc à ce que le désir caché de violer des femmes mariées, refréné, amène à espérer la mort des maris et par suite, pour certains, à la promouvoir puis à passer à l'acte. Cette loi domine toutes les péripéties du film, lesquelles génèrent à cause de cela une angoisse certaine.

Le début est marqué par le lynchage d'un faux coupable dont la femme indienne est convoitée.

Par la suite arrivera le frère du mort, une fine gâchette joué par Rory Calhoun, qui veut venger l'innocent, ceci dans un contexte où des indiens sont maltraités de diverses manières. Avec parmi eux la femme du lynché jouée par Mara Corday, ils contribueront à la justice finale.

Yvonne de Carlo joue la femme d'un riche éleveur que ses contremaitres convoitent encore plus que son pouvoir.

Elle domine la distribution dès son apparition dans la première séquence, où on ne voit d'abord que ses seules chevilles en mouvement - un incroyable moment de grâce.

Elle est apostrophée par le jeune homme qui sera pendu, joué par John Gavin dont c’est le premier film, avec une scène très courte, mais dont on perçoit déjà le charisme.

Dans les multiples rencontres qui suivront, elle semblera toujours aux aguets face à une succession d'hommes avides, alors qu’elle tente en vain de camoufler sa sensualité naturelle.

Mais autant l'histoire et ce qui-vive des femmes sont captivants et anxiogènes, autant les scènes d’action sont filmées sans relief ni talent par un réalisateur qui fut longtemps l'assistant de grands maitres du cinema, avant de disparaitre après quatre films (celui-ci est son premier).

En fait, autour de la thématique féministe, on a cousu de fil blanc une trame standard de western avec de nombreux clichés, plaqués.

Rory Calhoun, pourtant un bon acteur de westerns, souvent de série B mais parfois plus ambitieux, semble suivre ou subir ces péripéties avec négligence et sans trop y croire, avec de temps à autre un exploit ridicule du type "faire sauter le revolver de la main d’un méchant ». 

Le gunfight final : après des échanges de coup de feu derrière des tables, les deux adversaires n’ont plus de balles et terminent leur combat aux poings, jusqu’à l’encornement du méchant joué par Neville Brand par une tête de taureau empaillée. 

Mais au fond, le western est ici secondaire. Ce film étrange dresse le portrait dérangeant d'hommes, d'une région, qui ont légalisé la prédation des femmes.

En miroir, nous pouvons nous demander si parfois nos attentes de spectateur ne sont pas moins innocentes, pas moins narcissiques, ne sont pas aussi alléchées par les composantes troubles et parfois louches que le cinema autorise dans ses histoires et ses images.

(Notule de 2018 publiée en avril 2025).

Remarque du jour sur le même thème :

Neville Brand fut un méchant et un traitre de légende au cinema dans de très nombreux films. Dans la vraie vie, il fut le second héros américain le plus décoré de la deuxième guerre mondiale, après l'acteur Audie Murphy. (Un troisième héros de guerre, Eddie Albert, eut aussi paradoxalement des rôles de couard, comme dans le fameux film de guerre Attack, de Aldrich, ou de traitre dans d'autres films, parfois en face de John Wayne, lequel n’a jamais fait la guerre mais joua toujours le héros). 

Le cinéma apprivoise ainsi la réalité à sa manière, ou il la travestit, et c’est au spectateur de s’en débrouiller dans le jeu complexe entre les images qu’il subit et ses propres fascinations. Parfois, le cinéma s'est ajusté à nos attentes les moins nobles, comme considérer méchants sur leur apparence ceux qui furent des héros, ou le contraire - et nous tombons de haut quand, par exemple, MeToo nous contredit.

Michael-Faure
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le 17 avr. 2025

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