Des trois volets de la Trilogie d’Oslo, Amour est celui qui traite le plus explicitement de la ville : toute son ouverture est une visite guidée durant laquelle une femme explique en quoi les fresques de la ville chantent l’amour libre, pour préparer une grande célébration du centenaire de l’indépendance. Les différents personnages de ce film presque choral sont tous au service de la cité : un géologue, un psychiatre, une employée municipale, une médecin et un infirmier. Chevilles ouvrières d’un vaste ensemble, ils collaborent à des rouages aux échelles diverses, exploré dans les divers espaces investis : les étroitesses de l’hôpital, les toits surplombant la ville ou la vision générale de la baie, chaudron géologique dont on nous montrera toutes les strates.
Pour circuler entre ces différents points, Dag Johan Haugerud installe une grande partie de son récit sur un ferry : lien crucial entre les lieux, lieu de rencontre temporaire entre les collègues, les amis, ou les coups d’un soir. Car contrairement à la promesse du titre, Amour laisse longtemps penser qu’il aurait pu prendre le titre d’un autre volet, Désir (Sex dans sa version originale) : ces mouvements continus, ces élans confirmés ou interrompus relient ainsi tous les protagonistes dans un ballet où l’on écoute d’abord parler les corps, avant de laisser éventuellement le cœur prendre le relai.
On retrouve l’identité de la trilogie dans cette ligne claire du mois d’aout, une mise en scène élégante et une volonté d’effacer toutes les oscillations propres au drame. La prééminence des dialogues dessine une comédie humaine où l’on cherche avant tout à comprendre l’autre, presque sans conflit, dans une douceur qui semblent directement émaner des services de santé.
La séquence d’ouverture s’interroge d’ailleurs sur les modalités de l’annonce au patient d’un diagnostic grave, de la manière dont on doit dépasser son absence de question pour s’assurer de sa bonne compréhension. Un élément sur lequel l’infirmier reviendra bien plus tard, expliquant à sa collègue médecin un élément crucial sur la conséquence de l’ablation de la prostate, reliant la question de la santé à celle du plaisir et de la sexualité. Une chorale des aidants, en somme. Dans une singulière réactualisation des salons littéraires d’antan, on devise sur les passions de chacun, s’émerveillant de l’enthousiasme pour le chant de la roche, des fantasmes sexuels, ou de la conception pour le moins singulière de l’amour marital. Cette approche, tolérante et curieuse, très proche du fil directeur du volet Désir, fait aussi le lien avec Rêves dans la mesure où il transforme en actes ce qui relevait alors du fantasme adolescent : le navire est à flot, il faut désormais se lancer.
Les comédiens, tous brillants, jouent avec une grande finesse cette étape décisive qui transforme la simple satisfaction du désir en pas vers l’autre. L’infirmier, quand une rencontre d’un soir lui échappe, poursuit le dialogue et initie l’autre à ce qui pourrait être l’entraide. La médecin laisse la fantaisie entrer dans sa vie, avant de s’ouvrir non seulement à la possibilité d’une relation, mais surtout à la solidarité féminine en créant du lien avec l’ex-femme de son compagnon.
Constat singulier que cette prise de position nuancée, où la caméra du cinéaste semble constamment rester sur les flots, à mi-parcours des lieux et des individus, pour les écouter à égalité et ne pas se mettre au diapason de leur euphorie ou leurs découragements, adoucis par les mélopées du jazz. Une façon nouvelle de s’ouvrir à l’autre, pour dessiner les audacieux contours d’un nouvel optimisme.