Je suis femme
Premièrement, le film est inspiré d’une affaire retentissante des années 1950 : celle de Pauline Dubuisson. Mais cette fois ci, Pauline est remplacée par un personnage fictif : celui de Dominique,...
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le 20 oct. 2017
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On croyait tout savoir d’Henri-Georges Clouzot. Le misanthrope de Le Salaire de la peur et Les Diaboliques, le maître du suspense français, l’homme qui filme les passions humaines comme des crimes passionnels… et voilà qu’en 1960, il nous balance La Vérité, une bombe émotionnelle enveloppée dans le papier kraft d’un film de procès. C’est du Clouzot pur jus : cynique, fascinant et impeccablement construit. Mais c’est aussi un film moderne. Clouzot livre ici une œuvre d’une intensité presque clinique. C’est un long métrage où l’amour se confond avec le désespoir, où la liberté féminine se heurte à la morale patriarcale et où le mensonge devient une forme de survie. Autrement dit, c’est une séance de psychanalyse filmée, mais avec un sens du suspense que Freud aurait adoré. Il est à préciser que le scénario est tiré de l’affaire Pauline Dubuisson, jugée pour le meurtre de son ex-amant.
La passion comme moteur et poison
Clouzot a toujours aimé les personnages déchirés et enfermés dans des situations dont ils n’arrivent pas à se sortir. Souvenez-vous du déroulement de Le Salaire de la peur ou Les Diaboliques. Dans La Vérité, il déplace ce piège du terrain physique au terrain amoureux. La relation entre Dominique Marceau (Brigitte Bardot, incandescente et vulnérable) et Gilbert Tellier (Sami Frey, parfait en amant cérébral et un brin lâche) est une expérience de combustion lente : deux êtres qui s’aiment à la folie, mais dont la passion se transforme en champ de bataille. Clouzot filme cette destruction avec une précision chirurgicale : chaque regard, chaque silence et chaque éclat de voix devient une pièce à conviction dans un procès aussi bien judiciaire qu’émotionnel. Quand le film s’ouvre sur cette salle d’audience où tout Paris semble s’être donné rendez-vous pour juger « la femme facile », on comprend vite que la vérité n’est qu’un prétexte. Ce que Clouzot met sur le banc des accusés, c’est la société entière. Sous ses airs de drame judiciaire, La Vérité est une fresque sur le jugement moral. Dominique n’est pas seulement jugée pour son crime, mais pour avoir osé vivre en dehors des codes. Elle aime librement, change d’homme sans honte, rit fort et revendique son indépendance. En somme, tout ce qu’une jeune femme de 1960 n’était pas censée faire sans provoquer un tremblement de terre de critiques. Clouzot, misogyne selon certains, signe ici paradoxalement l’un des films les plus féministes de son époque. Ce n’est pas un manifeste politique, mais un constat brutal : une femme libre est toujours perçue comme coupable, même avant d’avoir commis la moindre faute. Le tribunal devient alors le symbole d’une France corsetée, pudibonde et hypocrite. On s’y scandalise de la liberté d’une femme tout en consommant avidement le scandale qu’elle représente. Un précipité de bonne conscience bourgeoise à la sauce vinaigrée.
Être vraie dans le mensonge
Quelque chose qui rend La Vérité fascinant, c’est que Clouzot ne cherche jamais à nous dire qui a raison. Dominique est touchante, insupportable, sincère, menteuse, bref, des sentiments normaux. Le cinéaste, plus moraliste que moralisateur, montre la vérité comme une matière malléable, dépendante du regard de celui qui juge. Dans cette optique, le film rejoint la réflexion de Nietzsche : « Il n’y a pas de faits, seulement des interprétations. » Clouzot, grand metteur en scène du doute, construit tout son récit sur ce principe. Chaque témoin donne une version différente et chaque geste peut être lu dans les deux sens. La vérité devient un kaléidoscope et le spectateur, pris à partie, finit par comprendre que sa propre morale est sur le banc des accusés. Si vous ressortez du film en pensant savoir ce qui s’est « réellement » passé, c’est que Clouzot vous a joliment piégé. Il faut évidemment parler de Brigitte Bardot. Loin du mythe glamour et solaire qu’on lui accolait alors, elle est ici une boule de nerfs et un animal blessé qui passe de l’insolence à la fragilité la plus désarmante. Clouzot, connu pour martyriser ses actrices (avec amour, ou sadisme, selon les témoins), tire d’elle une performance brute et souvent déchirante. Quand elle hurle « Mais je l’aimais ! », ce n’est presque pas du cinéma , c’est un cri primal. Si La Vérité n’avait qu’un message possible, ce serait peut-être celui-là : dans un monde d’apparences, la sincérité est toujours suspecte. Le film résonne étrangement avec Madame Bovary de Flaubert. Dominique, comme Emma, est une femme qui s’invente une vie plus grande que celle qu’on lui permet. Toutes deux sont jugées, l’une par la société littéraire du XIXe siècle, l’autre par la société patriarcale des années 60, pour le même crime : avoir voulu vivre selon leurs désirs. Flaubert avait dû affronter un vrai procès pour « outrage à la morale publique ». De son côté, Clouzot met le procès au cœur même de son film. La boucle est bouclée et l’ironie savoureuse. Malgré son intensité dramatique, La Vérité n’est jamais pesant. Clouzot y glisse un humour acide, presque british. Le président du tribunal, sentencieux, rappelle un professeur d’école dépassé par ses élèves. Les jurés, quant à eux, jouent à une sorte de jeu qui consiste à savoir qui sera moralement supérieur. avant l’heure. C’est un bal des faux-semblants où chacun s’accroche à son petit confort moral pendant que la passion, elle, brûle tout. Clouzot n’accuse pas, il révèle, comme un photographe de l’âme humaine sous lumière crue.
L’art de faire bouillir la vérité
On entre dans La Vérité comme dans une salle d’audience un peu trop bien éclairée : rien n’est laissé dans l’ombre, et pourtant tout reste trouble. Clouzot, maître du scalpel cinématographique, transforme un procès en véritable champ de bataille moral et esthétique. Il ne filme pas une histoire d’amour tragique. Il dissèque la société, le regard, la culpabilité,et surtout, la femme. Comme toujours chez lui, il le fait avec un sens du cadre et du rythme qui ferait pâlir Hitchcock lui-même. La grande force visuelle de La Vérité, c’est sa mise en scène très précise. Clouzot transforme la salle du tribunal en théâtre antique. Les regards se croisent comme des épées, les silences font plus de bruit qu’une symphonie et chaque témoin devient un acteur sur la scène du jugement public. La caméra glisse, s’arrête, observe et reprend comme un juge invisible, parfois compatissant et souvent ironique. Clouzot a le génie du mouvement mesuré : la caméra n’est jamais gratuite, elle avance comme une pensée ou une accusation. Un exemple marquant : le moment où Dominique reste silencieuse alors que le tribunal s’enflamme autour d’elle. Le cadrage resserré sur son visage, mêlant défi et détresse, transforme ce silence en cri intérieur. On croirait presque voir une héroïne de Dreyer passée au filtre d’un Paris des années 60. Clouzot, souvent accusé d’être trop sévère, s’offre ici un plaisir visuel presque joueur. Le montage alterne entre passé et présent, entre souvenirs flous et réalité tranchante. Cette construction fragmentée n’est pas seulement un choix narratif, c’est une métaphore du mensonge, du souvenir qui se déforme ert de la vérité insaisissable. Ce qui frappe aussi, c’est la fluidité avec laquelle le film passe d’un registre à l’autre : du drame passionnel à la satire sociale, du film de procès au portrait intime. On pense parfois à Rashōmon de Kurosawa où chaque point de vue reconstruit une vérité différente. Mais là où Kurosawa cherche la sagesse, Clouzot cherche la brûlure. Dans cette brûlure, il trouve une modernité folle. La Vérité est un film d’avant-garde déguisé en drame classique : sa structure éclatée, son ironie visuelle et sa mise en question du regard masculin en font presque un précurseur du cinéma de la Nouvelle Vague, ce qui serait curieux quand on sait combien Clouzot était jugé « trop ancien » par Godard et ses amis.
Chorégraphie de regards
La photographie est un petit bijou de maîtrise. Les contrastes saisissants, presque expressionnistes, agissent sur la tension vérité-mensonge. Les scènes de tribunal sont baignées de lumière blanche, comme si la vérité devait être révélée par surexposition. Les flashbacks romantiques plongent dans des teintes plus douces et souvent plus calmes, où toute cette passion transparaît à travers la mémoire. Ce contraste visuel n'est pas simplement gratuit : la froideur du jugement semble en contraste avec la chaleur qui émane de l'expérience vécue. La photographie elle-même évoque la mémoire en un sens. On peut percevoir dans cette esthétique un lien direct avec Les Diaboliques de Clouzot et un héritage sur les prochains jeux de lumière du cinéma de Truffaut, notamment dans La Peau douce, où l'amour et la culpabilité se rencontrent dans les reflets d'un miroir. Clouzot semble aimer emprisonner ses personnages par leur propre image. Ses cadres tendent à être serrés, étouffants et composés comme des pièges. Le spectateur devient voyeur, complice et juge. Si la caméra recule, c'est pour mieux voir la mécanique humaine à l'œuvre. Cette rigueur formelle rappelle Fritz Lang, un autre des grands du procès et du destin. Mais là où Lang crée une mythologie du crime, Clouzot s'intéresse à la tragédie de la vie quotidienne : cette passion est la seule faute capitale. Bardot, il la filme comme un peintre le ferait. Comme pour chercher cette fameuse vérité du titre, la lumière presse contre son visage. Ce n'est pas un mince exploit, Bardot est l'emblème d'une époque de libération sexuelle et en même temps de sa condamnation. Clouzot a alors bien saisi cette idée.
Conclusion
La Vérité est un film magistral, cruel, d’une beauté glacée et brûlante à la fois. C’est un Clouzot au sommet de son art, un film où la rigueur du cinéaste rencontre la vulnérabilité de son actrice. Le résultat : une œuvre intemporelle, vibrante, douloureuse, mais étrangement vivante. C’est un film à revoir aujourd’hui, non pas pour son intrigue, mais pour ce qu’il dit de nous : notre besoin de juger, notre peur de la liberté et notre fascination pour la chute des autres. Une œuvre d’une modernité stupéfiante, d’une mise en scène d’orfèvre et d’une beauté parfois cruelle. Clouzot ne filme pas pour séduire, il filme pour révéler, pour mettre à nu et pour déranger. La Vérité, c’était Bardot elle-même : vivante, imparfaite et incomprise ? Regardez-vous dans le miroir. Vous pouvez voir ce que Clouzot voyait déjà : la vérité n'est pas dans la salle d'audience, elle est dans le regard. Une chose est certaine : Clouzot a gagné son procès. Celui du cinéma qui ose dire la vérité sans jamais la simplifier.
Créée
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