Une immense émotion. Vraiment, une immense émotion si l’on peut entrer en résonance avec cette "bête-fauve" du cinéma dressée par Jean-Luc Godard.
Tout commence par une main le doigt levé, non pas pour pointer le ciel mais peut-être pour demander la parole, comme cette Bécassine revenant parfois le long du film et à qui est dédiée la phrase d’introduction. Car ayant le doigt levé, elle reste pourtant muette, d'un silence qui n'en pense pas moins, devant ainsi être crainte par les "maîtres du monde". Enigmatique le film ne l’est pas, cryptique encore moins mais politique assurément, de droite sans doute pas.
Il faut s’arrêter un instant sur le tout début, quand le film se lance sur Arte.tv, l’application indique que ce qui suit est déconseillé aux moins de 16 ans. Quel dommage, c’est justement auprès de cette tranche d’âge que ces images peuvent avoir la plus grande utilité. Un programme scolaire peut ainsi découler et se reconstituer sur cette juxtaposition ludique d’images, de réflexions et d’aphorismes verbaux énoncés par Godard : "C'est en cherchant à instruire les hommes qu'on peut pratiquer cette vertu générale qui comprend l'amour de tous".
La violence parcourt de part en part cette reconstitution du monde moderne, un manifeste cinématographique sous un prisme forcément plutôt français. L’universalité ne manque pourtant pas, notamment à travers ce constat d’une fin des révolutions. Constat envers lequel il est permis de paradoxer que, pourtant, la contre-révolution est l’affaire quotidienne des "maîtres du monde"... En cela, Le Livre d'image se nourrit de notre propre connaissance des évènements.
Tour à tour Godard traitera du langage, des guerres, des lois, des trains dans toutes leurs évocations, du monde arabe ainsi que de la place des mains dans la réalisation de la condition humaine en ce qu'elles représentent la "préhensibilité" (des objets, des matières directement mais aussi des mots et des notions avec cette préhensibilité permise par le langage). Il le fait à travers les images, dans un immense collage monté de ses propres mains et d’une richesse folle, au début saccadé, abrupt, avec de faux départs et de fausses arrivées, qui balbutie, parfois un chant magnifique tiendra le temps de plusieurs secondes et l’on en sera ravi. Il faut abandonner toute espérance de divertissement en tout cas, pour qui entrera dans ces 84 minutes d'une esthétique plus artisanale qu'artistique. C’est le temps minimal à lui accorder si on tente l’expérience.
Une expérience vraiment, et même une méditation visuelle, si tout se passe pour le mieux, qui ne jouera qu'avec ce qu'il y a déjà d'enfoui chez le spectateur qui pourra ainsi se concentrer dessus par le biais de Godard. Cette vision finaliste du cinéma comme un simple vecteur, une voie qui s'emprunte et non une voix ou une fin en soi qu'il s'agirait d'apprécier ou de sanctionner. Ainsi non pas un passeport vers la critique mais un "passeport vers le réel" qui n'appelle pas des commentaires mais des actes, de nouvelles prises de responsabilités dans un monde pourtant perdu d'avance si l'on en croit Godard : "La terre entière continuellement imbibée de sang où tout ce qui vit doit être immolé, sans fin, sans mesure (...) sans relâche jusqu'à la consommation des choses, jusqu'à l'extinction du mal".
Une incommensurable émotion plus loin, l’image est ainsi dite : "Et même si rien ne devait être comme nous l’avions espéré cela ne changerait rien à nos espérances".