Il existe de véritables monuments du cinéma parmi les jidai-geki. Une catégorie de films qui a la particularité d’être à la fois un marqueur d’identité du Japon et un grand potentiel pictural. On touche à quelque chose de très sérieux dans l’écriture du personnage principal et du scénario. Le Sabre du mal est une œuvre qui coupe le souffle, mais aussi la raison, la lumière et des fois des hommes. Kihachi Okamoto, samouraï du cadre et rōnin du montage, signe ici une œuvre où chaque plan est une estocade et chaque geste une philosophie. Ce n’est pas du cinéma d’action, c’est une dissection de l’âme humaine au sabre émoussé. On est loin des samouraïs dignes et ascétiques. Okamoto fait voler en éclats le mythe du guerrier noble. Il s’amuse à tordre le bushidō jusqu’à ce qu’il se rompe, révélant ce qu’il cache : la vanité, la violence et le vide.


Cadre tranchant

Okamoto réussit un paradoxe fascinant : faire un film à la fois hystérique et méditatif. Le personnage principal est un anti-héros. Ryunosuke Tsukue est un sabreur moralement corrodé autant qu’une lame oubliée sous la pluie. Il traverse le récit comme une tempête silencieuse. Son sabre ne défend pas l’honneur : il bave, il grince et il ricane. La caméra garde le calme d’un moine en pleine illumination. Dans Le Sabre du mal, la violence n’explose jamais gratuitement, elle se concentre et se contracte jusqu’à l’instant où la fureur éclate dans un souffle de vent et un jaillissement d’encre sanguinaire. C’est quelque chose qui est familier pour tout pratiquant d’art martiaux : attendre le moment opportun pour attaquer après une phase d’observation. Le réalisateur l’a merveilleusement bien compris, le suspens tient de cette attente du coup, soit le coup de lame, soit le coup moral. Okamoto filme les combats comme des haïkus de destruction : trois gestes, un silence et la vie s’éteint. Esthétiquement, c’est un choc. Okamoto prend le cinéma de samouraïs à contre-pied. Dans ce long métrage, on a pas de romantisme ni de folklore. Les paysages ne sont pas des décors pittoresques, mais des gouffres métaphysiques. Les temples sont filmés comme des cages et les ruelles comme des pièges. De nombreux plans jouent avec les cadres des portes coulissantes et des espaces extérieurs. Cela est accentué par les ombres et les lumières, je crois que parmi tous les films japonais que j’ai vu, la photographie de ce film est l’un des plus belles. Le noir et blanc de l’œuvre est une guerre entre l’ombre et la lumière, entre l’humain et l’inhumain. Dans la séquence finale où la tempête fait plier les arbres tandis que le sabre reflète la folie et dévore l’âme de Ryunosuke, on ne sait plus si la pluie tombe du ciel ou si c’est le monde qui fond. Chaque composition de plan semble dictée par un esprit malicieux, Okamoto place souvent ses personnages en bord de cadre, comme s’ils allaient s’en échapper à tout moment. La symétrie du cinéma classique japonais vole en éclats, les lignes deviennent obliques et instables, comme la morale du héros.


Morale affûtée

L’un des grandes idées du film, c’est qu’un sabre ne juge pas. Le protagoniste n’est ni un héros tragique, ni un monstre (curieusement) : c’est un homme dont la lame reflète le vide intérieur. « Tuer pour tuer », dit-il presque avec candeur, il n’y a pas besoin de trouver un prétexte où de créer artificiellement quelque chose qui expliquerait pourquoi il est devenu cet être aussi sombre. On pourrait y voir une dénonciation du militarisme et un écho au Japon d’après-guerre encore hanté par la culpabilité. Mais Okamoto ne sermonne jamais. Plutôt, il observe avec une ironie acérée la manière dont le code du bushidō peut devenir un prétexte pour l’orgueil et la folie. L’ironie est une des armes secrètes du film. Sabre du mal est une tragédie existentielle tournée comme une comédie noire. Le sabre devient presque un personnage comique : trop sérieux, trop brillant et trop conscient de sa propre symbolique. Quand Ryunosuke taille dans le tas sans sourciller, on hésite entre le rire nerveux et la sidération. C’est un humour aussi noir que la pellicule et un humour qui fend l’âme en deux. Ce que Tarantino rêvera de faire trente ans plus tard, Okamoto le faisait déjà, mais avec moins de bavardages et plus de discipline zen. Le montage nerveux, la musique qui surgit comme un coup de poing et les ruptures de ton, tout cela confère au film une énergie sauvage. Ryunosuke est une bête, cherchant à accomplir par la force, y compris par le viol d’une femme avant de prendre en duel son mari. La caméra d'Okamoto n'est pas contemplative. Elle attaque, pivote brusquement et se jette dans la mêlée, puis s'arrête net comme une épée plantée dans le sol. Dans certaines scènes, le son se retire brusquement, ne laissant que le souffle du vent et le bruissement du kimono. Un suspense plus violent que mille tambours. C'est audacieux. Les duels, parfois filmés en un seul plan, ne sont pas chorégraphiés. Le combat est sale, maladroit et imprévisible. Pourtant, il reste toujours lisible. Loin des danses martiales de Kurosawa ou Kobayashi, Okamoto filme la mort comme un accident. L'élégance disparaît, laissant place à la vérité brute et à la sauvagerie d'un homme qui a perdu son humanité sans même s'en rendre compte.


Les femmes, les fantômes et la folie

Le film fonctionne à plusieurs niveaux. On peut y voir une critique du code d’honneur japonais : le bushidō, vidé de son sens, devient une machine à tuer déshumanisée. Mais on peut aussi y lire une parabole universelle sur la corruption morale : le sabre, symbole de pureté, devient vecteur du mal. Chaque meurtre rapproche le protagoniste du néant et à mesure qu’il perfectionne son art, il se vide de substance. C’est Faust avec un katana. La mise en scène traduit cette lente descente. Au début, les plans sont amples et lumineux. Plus le film avance, plus les cadrages se resserrent et les ombres envahissent l’écran, comme si la réalité elle-même se rétractait autour de lui. La scène du pont où Toranosuke tranche ses adversaires sous la neige n’est pas qu’un exploit visuel, c’est la représentation du moment où l’homme devient spectre. La neige et pure et silencieuse, en plus d’ajouter quelque chose d’agréable à voir dans le noir et blanc du film. Elle absorbe la violence sans jamais la juger. Les spectateurs sont coupables et hypnotisés par la beauté du mal, si bien sûr on accepte l’idée que cette violence peut être beau. Okamoto maîtrise la narration visuelle et l’écriture de ses personnages secondaires. Il ne traite pas les personnages féminins comme de simples faire-valoir. Ces femmes incarnent la conscience absente du héros. Chaque femme croisée semble lui tendre un miroir fissuré et une chance de rédemption qu’il rejette. Le sabre ne supporte pas le reflet. À la fin, l’apparition du fantôme relève presque du cinéma d’horreur. L’esprit vengeur n’est pas une punition divine, mais la projection de la culpabilité. L’ombre envahit le cadre et le sabre tremble : la folie est complète. Ce n’est plus un film de samouraïs, c’est plutôt un cauchemar moral filmé comme une symphonie. Ce qui donne aussi de la personnalité à ce long métrage, c’est la rigueur de sa composition. Rien n’est laissé au hasard : la verticalité des bambous, la horizontalité des corps et la spirale des mouvements de caméra, tout dessine une géométrie de la damnation. Même les sons (le frottement du bois, le craquement du sol, la respiration du sabreur) deviennent des instruments d’une musique du désastre. La bande-son minimaliste fait du silence une arme. Quand la tempête éclate à la fin, on a l'impression que l'univers entier s'effondre dans un tourbillon d'épées et de feuilles mortes. Okamoto filme la laideur morale avec une élégance presque baroque. Son anti-héros tue et avance sans remords ni but clair. On peut le percevoir comme un simple psychopathe de chanbara, mais c'est loin de ce qu'il pourrait réellement être : c'est un philosophe nihiliste avec un katana à la main. Chaque duel se transforme en une méditation sur le néant et chaque adversaire en une excuse pour contempler la mort.


La farce tragique du bushidō

Malgré son atmosphère crépusculaire, Le Sabre du mal n’est pas un film sinistre. Okamoto, comme tout bon iconoclaste, a le sens du grotesque. Il filme la mort avec un humour noir délicieux et un rire nerveux qui fend la tragédie. Un personnage tente de justifier une exécution en citant les règles du bushidō ? Okamoto le ridiculise en un plan. Une cérémonie solennelle tourne au carnage ? Il y a dans une mise en scène qui vise moins à amuser qu’à révéler l’absurdité du rituel. Cette ironie fait du film une satire du Japon féodal, mais aussi de toute société qui glorifie la discipline et la violence au nom d’un idéal creux. Ryunosuke est l’enfant monstrueux d’un système moral corrompu. À force de vénérer le sabre, les hommes ont fini par lui donner le pouvoir de penser à leur place. Le vrai combat du film n’est pas entre deux samouraïs, mais entre l’homme et son propre néant. Ryunosuke ne se bat pas pour vivre, mais pour prouver qu’il existe encore quelque chose à quoi résister. Sa froideur est sa punition, il a compris que la vie n’a pas de sens, mais il ne sait pas comment vivre avec cette vérité. On touche là à quelque chose de sublime, Okamoto nous montre un homme qui se dissout dans son propre mal. Le sabre n'est rien de plus qu'une extension de sa solitude et une continuation de son incapacité à aimer, à croire et à s'arrêter. Dans cette spirale, il devient presque une figure mythologique, un Don Quichotte inversé combattant non pas contre les illusions, mais pour les maintenir.


Valeur chaotique

« Il faut encore avoir du chaos en soi pour pouvoir donner naissance à une étoile dansante. » Cette phrase de Nietzsche résume parfaitement Le Sabre du mal. Ryunosuke est ce chaos et Okamoto son metteur en scène dionysiaque. Le film brûle les codes du genre, pulvérise les repères moraux et en ressort une œuvre qui brille d’une beauté morbide. On est un peu coupable d’avoir pris tant de plaisir à regarder la cruauté filmée comme un ballet. Mais c’est toute la force d’Okamoto, il nous met face à notre fascination pour la violence, sans prêcher et sans absoudre. Le sabre du mal, c’est le nôtre, celui qu’on brandit chaque fois qu’on se croit du bon côté. Okamoto montre le vide spirituel avec un samouraï perdu dans un monde où l’honneur n’est plus qu’un slogan. Le film pourrait aussi dialoguer avec les westerns de Sergio Leone sortis à la même époque : plans serrés sur les visages, rythme étiré jusqu’à la tension maximale et duel comme théâtre de la morale. Si Eastwood est le cow-boy sans nom, Tatsuya Nakadai est le samouraï sans foi, un cousin cynique venu de l’Est. Le Sabre du mal fait au Japon ce qu’Il était une fois dans l’Ouest fera à l’Amérique : un enterrement stylisé d’un mythe national. Tatsuya Nakadai, dans le rôle de Ryunosuke, est incroyable. Il a cette manière de plisser les yeux comme s’il tranchait déjà son adversaire du regard. Pas besoin de longs discours : un regard ou un souffle et on comprend que ce type est un volcan prêt à exploser. Il fait peur et semble contenir une énorme rage en lui. Les seconds rôles ne sont pas en reste. On est loin du surjeu, on sent dans le film de la froideur, de la retenue et de la folie en filigrane. Michiyo Aratama qui joue Ohama est excellente pour donner la réplique à Nakadai. Elle qui a été prise de force par Ryunosuke tente vainement de le raisonner, tentant même de le tuer. Les quelques scènes de Mifune dégagent un homme sûr de lui, montrant à Ryunosuke que lui aussi sait se battre et n’a pa peur d’affronter une armée d’hommes pour se défendre. Le contraste est posé puisque Toranosuke que joue Mifune sort vainqueur d’un groupe d’hommes méticuleusement et méthodiquement, alors que Ryunosuke se laisse consumer par la haine et ses délires, ce qui lui donne une adrénaline enragée.


Conclusion

Le Sabre du mal n’est pas qu’un film sur un samouraï fou. C’est une œuvre qui nous demande où se situe la frontière entre maîtrise et folie, entre justice et orgueil, entre art et destruction. Okamoto ne répond pas, il préfère trancher la question. Dans l’éclair de sa lame, on aperçoit fugacement notre propre reflet. Pas très rassurant, mais diablement beau. Le long métrage est une expérience sensorielle, philosophique et presque mystique. Le Sabre du mal est à la fois un duel, une confession et une tempête. C’est un sabre posé sur la table du spectateur. Libre à nous de le saisir ou d’en admirer le tranchant. Il questionne sur la moralité, thème que j’aime énormément quand cela est traité intelligemment comme c’est le cas dans ce film. Il questionne aussi sur l’essence du mal. Est-ce qu’on naît mauvais où le devient-on ?

Kaji-Aventurier
10
Écrit par

Créée

le 12 nov. 2025

Critique lue 2 fois

Kaji-Aventurier

Écrit par

Critique lue 2 fois

D'autres avis sur Le Sabre du mal

Le Sabre du mal
Torpenn
7

La garde meurt, mais ne se rend pas

Dévoilant honteusement mon inculture crasse, je suis obligé de vous avouer que je ne connais pas du tout Kihachi Okamoto dont la présente œuvre augure pourtant de choses bien intéressantes en...

le 13 févr. 2013

41 j'aime

17

Le Sabre du mal
real_folk_blues
8

T'en pète de sabre

Vous êtes vous déjà pris un allé retour, dans le genre baffe dans la gueule ? Tout le monde s’en est déjà pris une. Un allé simple. Vous êtes vous déjà pris le retour, mais bien longtemps après...

le 15 oct. 2013

39 j'aime

9

Le Sabre du mal
Moizi
8

Chambara crépusculaire

Je connais plutôt mal le genre du chambara, mais alors ce film là c'était une petite claque. Visuellement sublime, avec une photographie jouant avec les clairs obscurs et surtout une composition des...

le 24 juin 2020

21 j'aime

1

Du même critique

Guerre des gangs à Okinawa
Kaji-Aventurier
10

Au cœur du cyclone

Les fans de cinéma japonais dont je fais parti frissonnent lorsque le nom de Kinji Fukasaku est mentionné, surtout si on parle du genre yakuza. Derrière ce nom se cache l'un des cinéastes les plus...

le 22 juin 2025

2 j'aime

Andaz
Kaji-Aventurier
8

Le piano des sentiments

Certains films vieillissent comme du lait au soleil et d'autres comme un bon chai dans une réserve soigneusement entretenue. Andaz de Mehboob Khan appartient définitivement à la seconde catégorie...

le 21 mai 2025

1 j'aime

Atlantis
Kaji-Aventurier
8

Silence sourd et rugissant

Atlantis n'est pas un film catastrophe comme les autres. Ce n'est pas Titanic, ni 2012, ni même Le Jour d'après. C'est bien plus subtil, plus troublant et plus étrange. Ce film muet danois a été...

le 7 juin 2025

1 j'aime