Un an tout juste avant son film le plus célèbre, le cultissime Tontons flingueurs, Lautner avait réalisé ce 7ème juré au ton très différent, le meilleur de sa filmographie selon ses propres dires. Sous couvert de film de prétoire, Lautner signe un portrait acide de la bourgeoisie provinciale. On peut soupçonner Chabrol d'avoir été influencé par cette satire sociale mêlée de crimes, tant le réalisateur de la Nouvelle Vague en avait fait un thème de prédilection. Mon souvenir des Fantômes du chapelier date un peu trop, mais il semble que les résonances avec le 7ème juré soient manifestes ?...
L'incipit est brillant : sur un extrait des Quatre saisons de Vivaldi, on voit un homme s'échapper de son déjeuner dominical pour aller marcher en forêt. Le soleil est filtré par les hauts arbres, un pêcheur sur le lac fait office de témoin (il s'agit de Robert Dalbran, l'un des protagonistes haut en couleurs des Tontons), son bouchon qu’on voit dériver suggère qu’une autre cible va bientôt être appâtée. On découvre, peu avant le promeneur, une jeune femme à demi nue bronzant sur la plage. Image semi-érotique car ne laissant que deviner une opulente poitrine, semi-macabre car annonçant le corps sans vie qui va rester sur la bande sablonneuse. Gros plan sur le regard dur et trouble de l'homme, puis contreplongée brutale qui indique l'agresseur imminent. Scène de tentative de viol très découpée façon Psychose (toutes proportions gardées quand même), qui s'achève sur une main lâchant prise. L'homme s'en repart dans la forêt. Notons que la scène que l'on peut voir aujourd'hui montre la poitrine de la victime alors qu'à l'époque elle fut censurée pour le public américain : il fallait cacher ce sein que le spectateur ne saurait voir. La scène non censurée fait mieux apparaître l'étrange cambrure du thorax de la jeune femme, dont je ne sais si elle est réaliste mais qui exprime très bien la violence qu'elle vient de subir. Vivaldi n'a pas cessé, les seuls sons diégétiques ont été les cris de la victime. Le caractère bucolique associé à la musique donne l'impression que tout cela s'est déroulé "comme dans un rêve".
La phase d'après, c'est la prise de conscience. Elle va nous être livrée en voix off, un procédé souvent décrié mais ici totalement justifié puisqu'il s'agit d'une introspection de ce criminel fortuit. Bien plus que sa culpabilité, qu'il va d'abord nier vigoureusement dans son monologue intérieur, cette introspection va prendre la forme d'une remise en jeu de son existence, des choix qu'il a opérés. Grégoire Duval, pharmacien en vue de cette bonne ville de Pontarlier, a délaissé Nadia, pour laquelle il éprouvait un amour passionnel, au profit de Geneviève qui lui a donné deux enfants - un garçon et une fille pour compléter le poncif de la famille idéale. Respectabilité, petite vie rangée tissée d'habitudes comme ces parties de bridge au bistrot tous les soirs, vie familiale plan-plan désertée par le désir. Ce n'est sans doute pas pour rien que Duval est pharmacien (de "première classe" s'il-vous-plaît) : on pense furtivement au mari d'Emma dans Madame Bovary. Sauf que, à la différence de l'héroïne flaubertienne, Geneviève, incarnée magnifiquement par Danièle Delorme, s'accommode fort bien de cette vie. Elle n'est intéressée que par son ascension sociale, fût-ce par procuration puisqu'on est avant 1968 : pour bien des femmes à cette époque, être l'épouse d'un maire ou d'un député est un peu le Saint Graal.
On n'est pas dans Crime et châtiment : le crime de Duval ne va pas le ronger lentement mais l'amener à poser un regard lucide sur sa vie. La force de son acte fait tout chavirer en lui. Deux lieux s'opposent dans le film. Il y a le vieux café où se retrouvent les notables de la ville, procureur, vétérinaire et autre commissaire, tous les gens ayant une position sociale élevée : c'est le lieu de la bienpensance auto-satisfaite. Et puis il y a la boîte de nuit, où les couples se forment et où les femmes peuvent se déhancher lascivement sur du jazz, la musique du diable ne l'oublions pas. Cette femme à la danse sensuelle renvoie évidemment à la jeune Catherine allongée sur la plage - on pense à la figure de Bardot dans Et dieu créa la femme, archétype de la "créature" immorale, ainsi qu’à son rôle dans La vérité de Clouzot. Elle se reflète dans le verre de Duval dont le crâne est outrancièrement allongé. L'image est de toute beauté.
Un personnage fréquente les deux lieux, il s'agit du vétérinaire (Maurice Biraud), seul protagoniste qui critique ironiquement la petite société sclérosée du bistrot. Il est celui qui conceptualise ce que ressent Duval : c'est la société entière qui est rongée par le mal. Il exposera sa thèse sur un pont, portant un petit chien dans son manteau, chien qu'on lui a demandé d'euthanasier dont le regard doux est déchirant. L'idée est merveilleuse, Lautner avouera d'ailleurs qu'il s'agit là de sa scène préférée.
Le noeud de l'action, c'est l'inscription de Duval sur la liste des jurés, dans le procès de celui que tout désigne, le marginal Sautral qui avait une liaison avec Catherine. Outre son mode de vie bohème, Sautral suscite la haine de la ville du fait de ses nombreuses conquêtes. La bonne moralité est souvent le cache-sexe de la frustration, à l'image de Duval qui les voyait enlacés avec envie. A l'image aussi de cette petite vieille qui déclare au tribunal que si plus de femmes subissaient le sort de Catherine, elles auraient moins "le feu quelque part". Sautral s'est affranchi des règles de la bienséance, ce qui en fait un élément subversif. Il n'est pas jaloux, nullement vénal (s'il a pris le portefeuille de Catherine peu avant le meurtre ce n'était que pour remplir le réservoir d'essence), n'a aucune ambition sociale. Anne, son ancienne amoureuse qui témoignera à la barre, incarne aussi une forme de pureté : elle déclare avec une touchante ingénuité qu'elle a dû céder la place à Catherine qui était "plus jolie et plus gaie". Rude constat sur la loi imposée par les hommes. Mais elle lui conserve tout son amour, dans un large sourire. Un personnage touchant.
Il faut donc se débarrasser de Sautral le gêneur. Ce crime est une occasion unique, sans parler de la belle publicité que ferait à la ville une exécution capitale... Le film en fait parfois un peu trop, versant dans la caricature. Le procureur général que joue Francis Blanche se confronte à Duval, qui va chercher à faire acquitter Sautral. Duval avait d'abord cherché à se faire récuser comme juré, en affirmant à l'avocat de Sautral qu'il était certain de sa culpabilité. C'est bien ce qu'il se passe mais, comme la défense a épuisé son quota de récusations (toutes les femmes sont systématiquement exclues !), la demande lui est refusée. En face, le procureur, à l'inverse convaincu que Duval va lui mettre des bâtons dans les roues, conserve malgré tout ce juré précieux puisqu'il a été récusé par le camp d'en-face... C'est là que la voix off du pharmacien nous apprend qu'il a pris conscience à ce moment précis qu'en tant que juré il pouvait jouer un rôle décisif.
Le pharmacien va en effet, de façon assez comique, prendre le pouvoir dans le procès. Puisqu'une nouvelle disposition du code pénal permet aux jurés de prendre la parole, Duval intervient, de plus en plus, jusqu'à ne même plus demander au président le droit de poser une question ! Il parvient à imposer une reconstitution du crime pour que la petite vieille qui a découvert le corps se souvienne de ce qu'elle a fait du morceau de tissu qui le recouvrait - un élément-clef du procès car son absence suggèrerait qu'elle était avec son amant au moment du meurtre. Belle succession des hommes en costard qui sont venus assister à l'événement, filmée à contrejour. La scène de reconstitution est assez drôle, montrant que Lautner ne se départit jamais complètement de son tropisme pour l'humour, celui-là même qui le classera un peu trop vite dans la catégorie des auteurs populaires sans grand talent.
A tort : si l'on ne s'ennuie pas une seconde dans cette partie consacrée au procès, c'est certes grâce au talent des comédiens mais aussi à l'inventivité du cadrage. Le cinéphile est à la fête, même si Lautner en fait parfois un peu trop : cf. par exemple tous ces plans en contreplongée abrupts, qui ne se justifient pas forcément autant que dans la scène d'ouverture. Trop de contreplongées tuent la contreplongée...
Le cinéaste décide de faire l'impasse sur les délibérations - on n'est pas du tout dans 12 hommes en colère. Sautral est acquitté, Duval l'emporte. Evidemment cela ne plaît ni à sa femme dont on a savouré les regards consternés tout au long du procès, ni à la petite société de notables qui continue à se retrouver pour des parties de bridge. Duval y est perçu comme un traître. C'est bien le cas, puisque c'est avant tout dans le but de déstabiliser tout ce beau monde qu'il a fait acquitter Sautral, pour lequel il n'éprouve aucune sympathie (on le constatera lorsque ce dernier lui rendra visite dans sa pharmacie). Duval est bien plus habité par l'écoeurement, le dégoût envers lui-même et les "siens", qu'animé par un esprit de justice.
Impossible d'échapper à l'onde de choc de son acte : pas plus la fuite en Suisse que sa confession dans une église ne lui permettent de passer à autre chose. L'acte odieux lui a ouvert les yeux mais aussi les oreilles : notre homme entend depuis ce jour de nouveau les cloches. Les sons de ces cloches se mêlent pour nous faire ressentir l'obsession qui ne lâche plus le pharmacien. Plus qu'à se rendre, comme le lui avait conseillé son confesseur.
Pour le commissaire qui accueille l'aveu d'un grand éclat de rire, tout comme pour le médecin légiste ou pour le procureur, accepter qu'il soit coupable c'est accepter que sa caste le soit, accepter aussi que peut-être, soi-même on aurait pu... Un vrai tabou. Après un deuxième homicide, accidentel celui-là puisque Duval a bel et bien tenté d'empêcher le suicide de Sautral, le pharmacien insiste pour se livrer. Plus qu'à le déclarer fou ce qui, pour les gens "honnê-teux" que Brassens aimait égratigner, écarte toute idée qu'on puisse être concerné soi-même par un tel accès de violence.
Dans le rôle de Duval, Bernard Blier est enthousiasmant. On constate que son registre va bien au-delà du côté délicieusement pince-sans-rire qui fit sa réputation. Qu'il soit pris d'un fou-rire à table dans une scène familiale paradoxalement assez glaçante, qu'il se mette en colère ou se laisse envahir par l'émotion, on est avec lui du début à la fin. C'était sans doute le parti pris du cinéaste comme de l'acteur (qui fut à l'origine de ce projet) que de parvenir à nous faire ressentir de l'empathie pour le tueur de la scène d'ouverture. De préférer ce criminel à la société hypocrite qui n'entend pas laisser entacher sa bonne conscience.
On pourra reprocher au film un certain manque de finesse car le portrait à charge y va pas mal au bulldozer. On pourra préférer la période Audiard qui ne va pas tarder à s'ouvrir, même si ce 7ème juré recèle pas mal de bons mots (Duval au procureur en substance : "- je ne vous avais pas remarqué - oui, je fais une cure d'amaigrissement en ce moment"). On pourra trouver le jeu des acteurs par moments un peu théâtral, de même que certaines situations, certains personnages - cf. par exemple le vétéran de la guerre, en bourrin très appuyé. Le film n'est peut-être pas sans faiblesses, mais il a le mérite de nous faire découvrir un autre Lautner, à l'ambition artistique affirmée, loin de son image de simple amuseur public.
7,5