"Le monde est divisé en deux catégories de gens : le chasseur et le gibier" (Rainsford)

En 1932, pour faire face au succès gigantesque du Dracula et du Frankenstein (1931) de Universal, la RKO décide de réaliser aussi son grand film de monstre avec King Kong. Et comme la RKO est maline, elle décide qu’en même temps sera tourné ce qui est considéré comme un « petit film » vite fait à budget réduit, ce fameux « Most dangerous game » (avec le double sens de game comme « jeu » et en même temps « gibier »). Ce qui permet de rentabiliser au maximum les décors, ceux de la jungle et des marais seront les mêmes dans les deux films par exemple, la grosse majorité des équipes techniques aussi. Une pratique très courante dans la maison puisque quelques années après, en 1943, Maurice Tourneur réalisera « La Féline » dans les mêmes décors que Welles et sa « Splendeur des Amberson ». Voilà donc le jour Ernest B. Schoedsack qui tourne ses « Chasses du Comte Zaroff » (en français) le jour et le soir c’est au tour de King Kong par Merian C. Cooper. Et le résultat va être éblouissant, le film sur lequel peu de monde pariait mais un succès autant public que critique. Un bateau fait naufrage au large d’un île tropicale. Un seul rescapé, Robert Rainsford, a la vie sauve. Chasseur chevronné, il est accueilli chez le seul habitant de l’île, le Comte Zaroff, russe ayant fui la Révolution de 1917 et réfugié là avec une clique de cosaques domestiques dont Ivan, serviteur zélé et muet, doté d’un sourire à vous flanquer la chair de poule quand il accueille Rainsford.

La passion de Zaroff est la chasse mais Rainsford comprend vite qu’il s’agit d’une chasse très particulière, celle d’êtres humains. Rainsford découvre deux invités, un frère et sa sœur, eux aussi échoués là « par hasard ». En réalité, tout est manigancé par le Comte pour obtenir des proies qu’il peut ensuite accrocher dans sa salle des trophées ! Le film ne dure que 60 minutes mais il vous embarque dans un univers inquiétant, gothique pour la forteresse de Zaroff, les marais rappelant eux ceux des romans du XIXe siècle (on pense à Mark Twain…). L’équipe technique fait un travail prodigieux pour les décors, la photographie, tout contribue à rendre l’ambiance glauque. Et encore, la RKO a mis la pédale douce sur l’horreur pure car au départ la visite de la salle des trophées avec ses têtes accrochées fièrement devait être bien plus longue avec des explications détaillées de Leslie Banks (Zaroff, glaçant). Tout a été réduit après les 1ères diffusions en public pour ne pas voir les spectateurs et surtout spectatrices fuir de la salle ! Banks est un méchant d’anthologie, autant cultivé que sauvage, la part animale de l’être humain n’étant jamais loin sous la mince couche de vernis de civilisation. Rainsford (Joel McCrea), lui, nous affirme d’entrée : « Le monde est divisé en deux catégories de gens : le chasseur et le gibier. J’ai la chance d’être un chasseur, rien ne pourra jamais changer ça ». Et pourtant, refusant l’alliance avec Zaroff, très fier de chasser à ses côtés, il se retrouve dans la position de la proie et va devoir lutter pour rester en vie ! Le scénario se révèle très court mais très riche, à la fois film d’aventures, fable horrifique, philosophique (entre nature et culture), avec une dimension mystique évidente (la présence répétée du centaure, sur la porte, la tapisserie…).

Allez, on peut y voir aussi des allusions psychanalytiques, religieuses et sexuelles dans cette histoire, Zaroff expliquant que pour lui, pour conquérir une femme, il faut qu’il y ait chasse aussi : « Tuez, puis aimez : sinon vous ne connaîtrez jamais l’extase. ». Il faut toujours se méfier des « petits films » tournés rapidement pour des raisons commerciales. Comme dans le cas de « La Féline », ces « Chasses du Comte Zaroff » ont marqué l’histoire du cinéma, de nombreux réalisateurs pillant allégrement dedans, en dehors des simples remakes (nombreux), on peut penser par exemple à John Boorman et son « Délivrance » ou encore la trilogie « Hostel » d’Elie Roth. Des films qui réexploitent à l'envi le thème du chasseur et de sa proie.

JOE-ROBERTS
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le 6 mai 2026

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