Rappelez-vous cet agréable sentiment de nostalgie qui nous envahit lorsqu'on regarde d'anciennes photos ou vidéos de famille. Il faut être honnête, on est souvent loin du chef d'œuvre esthétique, le scénario est rarement palpitant ; disons-le, si ces images ne nous concernaient pas, on s'en ficherait pas mal. Eh bien, dans My Stolen Planet, ces souvenirs ont beau appartenir à des inconnu(e)s, on chérit chaque seconde de ces archives et de l'innocence qui s'en dégage quand on prend toute la mesure de ce que représentent ces instants d'apparence banale. Farahnaz Sharifi nous apprend très vite que ces archives oubliées sont en réalité des trésors inestimables, symboles de lutte, d'espoir et de résistance.
Dans ce documentaire, la réalisatrice nous raconte ce qu'implique d'être une femme – documentariste qui plus est – en Iran, au travers de deux focales différentes : une première plutôt historique et politique, mettant en lumière la privation de libertés que subissent les femmes depuis l'arrivée au pouvoir de l'ayatollah Khomeini en 1979 ; une seconde plus personnelle et intime, racontant non plus ce qui se passe dans les rues du pays, mais ce qui se déroule au sein même des familles et des foyers iraniens. Entremêlant des archives historiques et d'autres beaucoup plus privées, Farahnaz nous rappelle l'importance des images que nous capturons. Même s'il s'agit de simples scènes du quotidien parfois frivoles, rapidement chaque pas de danse, chaque éclat de rire prend une portée politique retentissante.
Est-ce cette charge émotionnelle qui rend ces images si belles ? ou est-ce l'authenticité brute des pellicules endommagées ? Je ne saurais le dire. Toujours est-il que l'esthétique est remarquable, en plus de servir le propos du documentaire sur le rôle des images dans cette bataille contre l'oubli : les souvenirs n'ont pas besoin d'être nets et beaux, ils ont juste besoin d'être. My Stolen Planet constitue à la fois une œuvre artistique puissante ainsi qu'un travail d'archive colossal, surtout au vu de l'acharnement du gouvernement dans cette chasse aux souvenirs.
Les enjeux liés à la vie de la réalisatrice font parfaitement écho au récit documentaire, et ne donnent jamais l'impression d'être abordés gratuitement. Lorsqu'elle évoque sa mère et leur relation, le motif de l'oubli et des souvenirs qui nous échappent est central ; de même, sa situation personnelle illustre idéalement la répression politique mis en place contre les documentaristes iraniens et iraniennes et les vagues d'arrestation, puisque Farahnaz et ses proches en sont elles-mêmes victimes. Elle se retrouve alors face au dilemme auquel sont confrontées d'autres nombreuses femmes dans son pays : partir tant qu'elle le peut, ou rester et subir l'oppression.
Je vous l'accorde, d'un point de vue extérieur, ça ne sonne pas du tout comme un dilemme ; la bonne réponse semble évidente – l'autre mettant littéralement sa vie en danger. C'est là l'une des forces de My Stolen Planet, qui parvient à nous faire entrevoir ce que représente le déchirement d'un tel déracinement pour ces femmes et la population opprimée, partagées entre l'Iran qu'elles souhaitent retrouver et celui qu'elles souhaitent fuir. Plus qu'abandonner son pays, sa culture et sa famille, partir c'est aussi faire le deuil d'un monde, d'une planète qu'elle s'est construite. Parallèlement à la répression et l'oppression dans l'espace public, au sein des foyers s'est constituée une résistance douce qui n'avait d'autre objectif que de permettre ce que le pays interdisait ; ce cadre intime devenait l'unique lieu de liberté et de vie véritable, dans lequel il était possible d'être soi, de s'exprimer et s'amuser, de faire tomber le voile. My Stolen Planet est rempli de ces divers témoignages de joie et d'existence que le gouvernement ne tolère pas : la caractère essentiel de ce travail de mémoire ne fait alors aucun doute.
Aujourd'hui en Allemagne et contrainte de rester en dehors de son pays, Farahnaz Sharifi nous offre un documentaire où, à travers son regard et sa vie de femme passionnée d'images et d'archives, elle rappelle au monde qu'à défaut d'agir, il peut regarder et enregistrer ces images pour que jamais elles ne disparaissent.