Et quand il eut dépassé le pont, les fantômes vinrent à sa rencontre.
"J'étais incapable de regarder un film d'horreur. Nosferatu le vampire de Murnau fut une exception notable. Le fait qu'il s'agissait d'un film ancien, muet de surcroît, m'avait incitée à croire que cela mettait « l'horreur » à distance. Ce fut tout le contraire. « Le cinéma est un art du fantôme. », disait Derrida. Et de fait, ces acteurs depuis longtemps disparus, leurs silhouettes aux mouvements saccadés, leurs bouches muettes donnaient l'impression de contempler d'authentiques revenants. Impression encore renforcée par les minuscules taches et rayures sur la pellicule pareille à un vieux parchemin qui déroulait ses images doublement spectrales.
Chaque apparition à l'écran de Max Schreck me glaçait d'effroi, mais il émanait aussi une curieuse tristesse de ce vampire solitaire aux longues mains griffues, tendues vers des proies qu'on ne le voyait pas saisir. Le regard fixe de Nina, agrandi par d'affreuses visions qui échappaient au spectateur, était lui aussi terrifiant. Le film entier baignait dans l'épouvante : les moments de climax n'étaient jamais vraiment montrés, et c'était là le plus effrayant. Entre l'avant et l'après, il n'y avait qu'un gouffre béant où se projetait l'imagination : un curieux éclat traversait le regard du comte à la vue d'une insignifiante coupure - « Votre sang ! Votre précieux sang ! » - et le lendemain, son invité avait au cou d'étranges marques. J'enviais la naïveté un peu balourde de l'hôte du vampire. Car s'attendre sans cesse au pire est une chose terrible, même quand il ne se passe rien."
Petit éloge des brumes, Corinne Atlan.