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J’aime souvent aborder la manière dont est introduit un personnage pour la première fois tant cette amorce, si elle est bien faite, véhicule déjà tout ce que le spectateur doit savoir de lui. Pour Porco Rosso, on est en plein dans la réussite totale. Une radio joue Le Temps des Cerises, évoquant nostalgie d’une époque révolue et espoir d’une révolution à venir, l’homme (le cochon), simple, profite d’une sieste au soleil reclus dans son repaire paradisiaque, le visage masqué par un magazine dont Gina, la femme de sa vie qu’il ne sait romancer, arbore la couverture, tandis que son fidèle destrier des airs, ce bel avion rouge. Un appel à l’aide qu’il ne peut refuser viendra sortir de sa quiétude. Alors il allume le moteur de son avion, rentre dans le cockpit et décolle pour accomplir sa quête.
Tout est dit de Marco en à peine cinq minutes, et le personnage, profondément humain, a déjà conquis le spectateur par son flegme, son sens du devoir, et la peine qu’il dissimule derrière son groin. A partir de là, il n’y a plus qu’à dérouler pour Miyazaki, accompagné de son indissociable pendant musical qu’est Joe Hisaishi. Les images splendides d’une Adriatique fantasmée embarquent le spectateur dans cet univers de pirates modernes issus d’une époque chevaleresque où les héros se voient métamorphosés par le sort, et les malédictions levées par les baisers de princesses. Mais ce monde merveilleux s’ancre également dans une réalité bien plus sombre qui se trame en arrière-plan, alors que le fascisme ronge l’Italie.
Une fois arrivé à Milan pour réparer son zinc, il s’intègre à cette entreprise de femmes ouvrières remplaçant les hommes partis servir la patrie. Une magnifique séquence d’entraide harmonieuse qui, comme souvent chez le cinéaste, rend bel hommage à la gente féminine, et illustre à merveille l’adage qu’il “faut tout un village (pour construire un avion)”. Mais l’isolation du cochon, tête bêche dans ces aventures rocambolesques en pleine mer, ne peut durer éternellement. Lui qui jusqu’à alors tentait vainement d’éviter la confrontation à ce triste réel, n’aura d’autre choix que d’y faire face. De l’aveu même du réalisateur et de ses proches, Marco est sans doute le personnage le plus proche, le plus en phase, de la vision du monde de Miyazaki. Il s’est dépeint lui-même, d’apparence fermé mais au grand cœur, féru d’aviation, et surtout “plutôt cochon que fasciste”.
Face à la brutalité du monde qui se profile à l’horizon, le machisme puéril de la rivalité entre pilotes, ce sens de l’honneur qui ne s’exécute que sous les yeux des dames, et la bêtise qui régit ces pirates somme toute inoffensifs, créent un profond contraste toute en légèreté. Avec en sus une romance impossible (même si les plus attentifs trouveront la résolution heureuse sur le dernier plan du film) qui ne peut que rappeler Casablanca, Porco Rosso se démarque franchement dans la filmographie du maître nippon comme un de ses films les plus dirigés vers les adultes, aux côtés de Princesse Mononoke et Le Vent se Lève.