👉 17 juin : Mise à jour de notre journal de bord (qui devient hebdo)
Le bilan de la nouvelle version du site est accessible ici.

Salo ou les 120 Journées de Sodome par FrankyFockers

Même si relativement peu de gens ont vu Salo lors de sa sortie en 1975, il est souvent décrit comme un film extrême, repoussant les limites de la représentation jusqu'à un degré encore inédit. L'histoire de ce film est simple puisqu'il s'agit de l'adaptation, somme toute assez fidèle, des 120 journées de Sodome du Marquis de Sade. Sauf que Pasolini a eu l'idée, qui lui coûta peut-être la vie, de transposer ce récit dans la république fasciste de Salo. Quatre notables s'isolent dans une grande propriété en compagnie de 16 adolescents captifs (autant de garçons que de filles), quelques soldats et quatre maquerelles (trois conteuses, une pianiste). Le but du jeu : s'inspirer des récits (construits en trois cercles, des manies, de la merde et du sang – transposition des « passions » sadiennes -, tous allant crescendo dans l'horreur) des trois narratrices pour assouvir tous leurs fantasmes sur les jeunes gens, sans aucun tabou.
Il faut dire qu'à cette époque, 1975 donc, Pasolini ne croyait plus en rien, surtout plus en l'amour, ni en la beauté des corps, qui ont pourtant illuminé l'ensemble de son œuvre. Il venait de mettre un terme à sa « trilogie de la vie », respectivement Le Décaméron, Les Contes de Canterbury et Les 1001 nuits, films qui célébraient l'épanouissement dans l'amour physique. Désabusé, revenu de tout (la sexualité, la politique, la religion ?), il décide alors d'adapter l'inadaptable, de transformer sa « trilogie de la vie » en tétralogie dont le dernier acte serait la mort.
D'abord interdit en Italie, Salo, film-choc, suscita bon nombre de scandales, laissant presque pressentir la mort du poète. Et c'est ce qui arriva. La nuit du 1er au 2 novembre 1975, on retrouva son corps, démantibulé, massacré, sur une plage d'Ostie, en banlieue romaine. Cette même plage où Nanni Moretti se rend en pèlerinage en Vespa dans Journal Intime. On a accusé son jeune amant, soupçonné l'extrême-droite, mais le doute plane toujours aujourd'hui. Salo l'a assassiné, ce fut le film de trop. La conclusion logique de ce qu'il raconte.
Il y a quelques semaines, Salo est ressorti sur les écrans français, permettant à ceux qui ne l'avaient pas vu d'enfin juger sur pièce, et à ceux qui le connaissaient déjà de se confronter à ce pour quoi il est conçu : le grand écran, l'obscurité, le silence absolu (car lors d'une projection de Salo, les pop-corn et autres messes basses ne viennent même pas à l'esprit du plus dissipé des spectateurs). On a donc pu se (re)persuader que si ce film est effectivement dérangeant, il ne pousse pas hors de ses gonds, il n'incitera jamais aucun adolescent à aller répéter sur une camarade de classe ce qu'on lui a montré. Car Salo est un objet tout aussi intellectuel qu'abstrait, complètement déréalisé dans sa représentation de la violence.
Ce qui affecte tant en lui, c'est qu'il s'agit d'un film qui nous regarde et qui nous renvoie une image de nous-mêmes, comme être humain et aussi comme spectateur, dont nous nous passerions bien. Car pour les quatre notables, les jeunes gens qu'ils torturent n'existent pas en tant que personnes, ils ne sont que des réceptacles à fantasmes, des écrans rendant visibles leurs projections mentales. En cela, le « cercle du sang », éprouvante et dernière partie du film, est l'épisode le plus démonstratif. Chacun à leur tour, les quatre hommes prennent place dans un fauteuil face à une fenêtre et, au moyen de jumelles, observent, tout en se faisant branler par une main de passage, leurs trois comparses torturant jusqu'à la mort. Nous prenons alors conscience que, nous aussi, nous assistons au spectacle et que notre rejet, notre dégoût, est une forme de jubilation, de jouissance. Nous sommes alors prisonniers de ces images, conscients de l'être et en tirons une certaine satisfaction. Nous avons vu ce qu'il est interdit de voir, nous sommes coupables.
A cette époque de sa vie, Pier Paolo Pasolini pensait que la société était corrompue. Par le pouvoir de l'argent, des médias, de l'image. Le sexe n'était plus alors un accomplissement de soi mais participait de cette logique de destruction. Il ne se trompait guère. Aujourd'hui, quel que soit notre âge ou notre condition sociale, nous sommes nous aussi confortablement assis dans un fauteuil à regarder, en se délectant, des jeunes gens souffrir et expérimenter toutes formes de « passions ». Nous regardons « Loft Story ».
FrankyFockers
10
Écrit par

Cet utilisateur l'a également mis dans ses coups de coeur et l'a ajouté à sa liste

il y a 10 ans

177 j'aime

15 commentaires

Salo ou les 120 Journées de Sodome
Velvetman
8

La seule vraie anarchie est celle du pouvoir

Sous l’égide de Salo ou les 120 journées de Sodome, Pasolini, crée l’un des plus grands témoignages que l'on ait pu exprimer sur la domination de l'être humain, et de son emprise sur l’identité...

Lire la critique

il y a 7 ans

101 j'aime

6

Salo ou les 120 Journées de Sodome
misterblonde
3

Une douleur sans fin.

Je n'utilise jamais le "je" pour mes critiques mais là, je n'ai pas le choix car je veux être certain d'exprimer ma propre voix. Je pense avoir vu un certain nombre de films dans ma courte existence...

Lire la critique

il y a 8 ans

99 j'aime

Salo ou les 120 Journées de Sodome
Eggdoll
8

Au-delà de la dénonciation : un film à prendre pour ce qu'il est.

Les critiques que j'ai pu lire de Salo présentent surtout le film comme une dénonciation du fascisme, une transposition de Sade brillante, dans un contexte inattendu. Evidemment il y a de ça. Mais ce...

Lire la critique

il y a 10 ans

65 j'aime

7

Forever Changes
FrankyFockers
10

Critique de Forever Changes par FrankyFockers

La carrière de Love n'aura duré que de 1965 à 1970. Un bien court moment, mais qui marquera à jamais l'histoire de la musique rock et qui fera du groupe le plus grand représentant du psychédélisme...

Lire la critique

il y a 10 ans

64 j'aime

10

Body Double
FrankyFockers
10
Body Double

Critique de Body Double par FrankyFockers

Pourquoi ce film est-il si important dans l'histoire du cinéma moderne ? Voici une question qui mérite d'être analysée, comme il convient aussi de s'arrêter quelque peu sur le cas Brian de Palma, le...

Lire la critique

il y a 10 ans

52 j'aime

3

Alina
FrankyFockers
10
Alina

Critique de Alina par FrankyFockers

« Je pourrais comparer ma musique à une lumière blanche dans laquelle sont contenues toutes les couleurs. Seul un prisme peut dissocier ces couleurs et les rendre visibles ; ce prisme pourrait être...

Lire la critique

il y a 10 ans

39 j'aime

3