Depuis les années 70, le malade psychiatrique n’est plus enfermé : il est parmi nous, dans la foule. En réaction à la fermeture des asiles, la fiction s’est saisie d’une peur publique grandissante. Ainsi la figure du psychopathe, du fou déconnecté du monde, s’est taillée une place de choix parmi les antagonistes préférés des scénaristes et auteurs. On pense entre autres à Psycho, Shutter Island, Silence of the Lambs…


Dans le dernier film de Night Shyamalan, le personnage principal est en proie à un trouble dissociatif de l’identité (TDI) poussé à l’extrême. En tout, 23 personnalités distinctes cohabitent dans son corps. On les appelle des alters, et ils représentent les différentes facettes de son être. (Pensez à Dr. Jekyll et Mr. Hyde, sous stéroïdes.) L’homme s’appelle Kevin à la base (James McAvoy), mais selon la personnalité qui domine, il se fait appeler Dennis, et Patricia, et Jade, et Hedwig… Bref, quelques-uns de ces alters sont malveillants, et décident de kidnapper trois jeunes filles.


Malgré les prisonnières qu’il garde dans un sous-sol d’immeuble abandonné, Kevin se présente régulièrement à des séances de thérapie. Sa psychiatre (Betty Buckley) est, quant à elle, émerveillée par son patient. Elle est convaincue que le trouble de personnalité multiple est en fait la prochaine évolution de l’humain, le témoignage d’une capacité incroyable à utiliser toutes les ressources cérébrales. On commence par croire qu’elle est tarée (quel genre de psychiatre donne son adresse personnelle à un patient visiblement désaxé?). Pourtant cette dame réalise éventuellement que quelque chose cloche chez Kevin, et deviendra en quelque sorte le héros improbable du film. Car oui, on s’en doute bien, quelque chose de dangereux se trame là-dessous.


SPLIT, OU LE TROUBLE DISSOCIATIF DE L’IDENTITÉ


La qualité de ce film, c’est le réalisme. La construction de l’intrigue est prenante, bien ancrée dans un univers familier. La recherche poussée de M. Shlayaman sur ce sujet se fait sentir. La représentation du personnage principal et de ses alters est étonnamment juste: leur naissance en réaction à une enfance traumatisante, leurs relations et conflits au sein d’un même corps, les effets physiologiques du TDI sur le corps, le scepticisme continuel du monde médical sur l’existence même du TDI…


Même l’opinion de la psychiatre n’est pas nouvelle. Plusieurs intellectuels des années 60 (donc R.D. Laing) avaient déjà théorisé la maladie mentale en tant qu’attribut positif de l’individu, quelque chose qui lui donnerait accès à une dimension invisible aux autres. Finalement, c’est un peu la faute de cette psychiatre, aveuglée par les capacités extraordinaires de son patient, qui ne réalise que trop tard qu’il est capable d’actes réellement horribles. Nous, le public, n’avons aucun mal à le croire.


LA TRANSITION


Pourquoi cette crainte et cette méfiance généralisée face à la maladie mentale? Le caractère insidieux des troubles psychiatriques et la subjectivité de la réalité rendent le comportement de certains imprévisible et désinhibé. Cela peut donner l’impression qu’ils ne sont plus liés par les mêmes codes moraux, comme des bêtes. C’est cette dernière idée qui dirige le film de Night Shyamalan.


En effet, le réalisme cède éventuellement place au fantastique, et cette transition est brutale. On assiste à la naissance du 24e alter. Celui-ci est en fait un monstre doté d’une force surhumaine et qui se nourrit de jeunes impurs. Il est difficile de ne pas penser à Hulk ou à un loup-garou, la transformation d’un homme en une bête. La scène de la transformation elle-même n’est pas très originale, mais elle fait le job. On voit la nouvelle force surhumaine de Kevin, des gros plans sur ses muscles, la perte de toute humanité… Il est effrayant, pas de doute.


L’HOMME DERRIÈRE LE(S) PERSONNAGE(S)


Un commentaire rapide sur le jeu incroyable de James McAvoy, qui donne à Split un caractère fondamentalement réaliste. En particulier, lors d’une scène, plusieurs alters se succèdent rapidement, prenant possession du corps de Kevin pour quelques secondes chacune. Cela rappelle une scène de The Mask avec Jim Carey, mais James McAvoy arrive à passer d’un alter à l’autre de façon fluide, sans que cela devienne ridicule. Il réussit à donner à chaque personnalité de Kevin leur identité propre, une traduction véridique de l’expérience des gens aux prises avec un TDI. Et c’est tant mieux pour nous, car avec autant d’alters, il aurait été facile d’embrouiller le spectateur si chacune des personnalités n’avait pas un caractère si distinctif. D’ailleurs, il aurait été intéressant d’en savoir plus sur l’origine de Kevin et de ses personnalités (dont on ne voit malheureusement que quelques brefs flashbacks).


LA SOUFFRANCE EST SALVATRICE (SPOILERS)


Il y a un parallèle intéressant qui se crée avec l’une des trois jeunes filles kidnappées, Casey (Anya Taylor-Joy), qui a elle aussi eu une enfance traumatisante à cause d’un oncle un peu trop proche. Elle en garde aussi des séquelles psychologiques, mais sa manière de faire face à ses traumatismes est juxtaposée à celle de Kevin. Elle préfère se retirer dans son monde solitaire, se taillant la peau dans un comportement autodestructeur. Lui s’est réfugié dans de multiples alters, comme pour diluer la souffrance du passé. Dans les deux cas, c’est la fuite face à des souffrances trop grandes. Ils finissent par se reconnaitre l’un dans l’autre.


Leur face-à-face effrayant, le paroxysme de Split, s’essouffle soudainement lorsque Kevin voit les cicatrices de Casey. Il ne peut donc pas lui faire de mal, car sa règle – car oui, même les bêtes ont des règles – c’est de se nourrir des impurs. La « pureté », c’est la souffrance, c’est une enfance brisée. On assiste donc à une chute très rapide après l’apothéose des scènes de chasse et de violence, et on en retombe un peu bredouilles, du genre « Quoi, c’est tout? ». Mais c’est une sorte de justice tordue : seuls les gens qui ont souffert méritent de vivre. La Bête, c’est aussi la vengeance sur les gens qui ont eu une vie heureuse et « facile ».


LE CAMÉO DE LA FIN


Split aurait pu se finir là. Mais bien sûr, il faut une fin « ouverte », qui laisse la possibilité d’une suite. Kevin s’enfuit sans être retrouvé, tel un loup-garou à la fin de la nuit. Comment est-ce qu’un homme torse nu, suintant de sueur et la bouche pleine de sang, peut-il passer inaperçu dans la rue? On se le demande, mais hé, tout est possible dans un film fantastique. Kevin fera irruption dans un bar (oui, par hasard) où on reconnaît le personnage de Bruce Willis dans Unbreakable. Les deux films seraient dans le même univers, laissant imaginer une suite commune. Il n’y a donc pas vraiment de fin à Split, ce qui est frustrant sur le coup. Shyamalan nous a habitués à des fins plus punchées : pour celui-ci, l’effet n’est pas trop là. C’est par contre un excellent comeback après ses décevants After Earth et The Last Airbender.

HenriMesquidaJr
7
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le 22 juil. 2017

Critique lue 682 fois

HENRI MESQUIDA

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