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S'attaquer à une institution comme celle que représente Star Wars, c'est comme inviter à danser la plus jolie des CM2 alors que tu n'es qu'en CE1. Qu'elles que soient ta bonne volonté, ta stratégie ou ta mignonne petite frimousse qui ferait pâlir le Dustin de Stranger Things, tu vas déguster.
Concernant la saga imaginée par George Lucas, deux solutions s'offrent au kamikaze tentant de jouer sa partition. Se la jouer J.J. Abrams, offrir un cadeau bien emballé, apte à faire plaisir aux fans sans les bousculer, se reposer sur les acquis du public sans le froisser ni le surprendre. Et se faire taxer à l'arrivée de simple fanboy incapable de prendre le moindre risque ou d'apporter un regard neuf, quand bien même l'énorme pression et l'investissement financier de Disney légitimaient cette approche. A l'inverse, on peut aussi poser ses couilles sur la table, prendre une direction inattendue et proposer un spectacle stylé ayant une personnalité propre à son auteur. Et se faire accuser de tous les maux de la terre, de violeur d'enfance par une foule hargneuse et incapable de savoir ce qu'elle veut, trop occupée de toute façon à verser du napalm sur le prochain candidat.

Venu du cinéma indépendant et remarqué pour son excellent Looper (sorte de petit bip dans la chute ininterrompue que représente la carrière de Bruce Willis), le cinéaste Rian Johnson aura tablé sur la seconde solution. Soutenu dans sa démarche par LucasFilm (à l'inverse d'un Colin Trevorrow et du duo Lord / Miller, déboutés avant ou pendant le tournage de leurs épisodes respectifs), le bonhomme, plutôt jovial et relax en interview, parvient à soutenir mordicus que le studio lui a fichu une paix royale, sans que cela ne passe jamais pour de la bonne langue de bois des familles. Serait-il la preuve vivante qu'il est possible d'accoucher d'une grosse commande friquée sans mettre totalement ses ambitions artistiques en sourdine, à condition de mettre son égo de côté et que les deux parties se mettent d'accord dès le départ sur la direction à prendre ? Visiblement, la réponse est oui.

Dans tous les cas, à l'inverse donc d'un septième épisode timide et révérencieux (mais agréable et bien foutu), ce huitième épisode titré The Last Jedi (au singulier, le Jedi, n'est-ce pas la traduction française ?), prend le risque de bousculer violemment le fan de la première heure comme le nouveau venu, prenant un chemin qui n'était pas vraiment celui attendu.
Ainsi, Rian Johnson va prendre un malin plaisir dès les premières minutes à jouer avec les attentes des spectateurs (qu'ils aient été hypé ou non par le film précédent), réduisant à néant les nombreuses théories esquissées avec la satisfaction d'un sadique en manque de boyaux fumants.

Sans aucun dédain pour le travail de ses prédécesseurs, Rian Johnson va cependant torpiller de l'intérieur certains éléments, certaines trajectoires trop évidentes, voire carrément flinguer une poignée de personnages jugés inutiles ou peu attractifs. Ce qui fera grincer des dents de nombreux spectateurs, choqués de voir leurs certitudes ou attentes tuées dans l'oeuf. Une position pourtant courageuse de la part du cinéaste, voulant avant tout voir sur grand écran un film dont il serait fier, quitte à se mettre à dos une communauté de toute façon impossible à satisfaire pleinement.

Qu'ils s'agisse d'anciens ou de nouveaux protagonistes, le cinéaste ignore royalement les pronostics, les fait avancer comme il lui semble le plus logique, avec plus ou moins de réussite. Si certaines figures souffrent inévitablement du trop-plein de personnages (C-3PO est là pour la forme et Chewie fait de la figuration), sont sacrifiés (Phasma restera comme un simple élément fonctionnel) ou pataugent encore un peu (Finn est sympathique mais on sent qu'ils ne savent pas trop quoi faire de lui), d'autres bénéficient d'une évolution tout à fait réjouissante, d'un Poe enfin concerné (charismatique Oscar Isaac) à la relation ambigu unissant Rey à Kylo Ren (Daisy Ridley et Adam Driver, tout en nuances), gros point fort du film. Ces deux caractères à peine esquissés dans le précédent film gagnent en profondeur, enfants paumés et meurtris par des proches dont ils avaient une entière confiance et dont la destinée s'avère des plus passionnante.

Semblant comme éteinte dans The Force Awakens, la regrettée Carrie Fisher, princesse des princesses à qui le film est dédié et qui nous manquera profondément, trouve enfin matière à jouer, fait preuve d'une belle présence même si le film peine à lui offrir de véritables moments forts, allant même jusqu'à l'embarras le temps d'une séquence risquant fort de rester dans les annales du ridicule.
Rien à voir avec un Mark Hamill transfiguré, bouffant la pellicule à chacune de ses apparitions, vieux maître reclus et hanté par les fantômes du passé, blindé de failles et de doutes, dont le traitement risque une fois de plus de déplaire à beaucoup. Tant pis pour eux, Maître Luke étant au coeur des séquences les plus marquantes émotionnellement, dont la beauté crépusculaire d'une séquence miraculeuse (et sûrement sujette à la controverse), m'aura collé des frissons digne du John Millius de Conan the Barbarian.
Rian Johnson aime infiniment ses personnages (hormis peut-être Snoke et Hux, vilaines caricatures mal dégrossies), offrant à chacun une belle occasion de briller et même, pour certains, une fin digne de leur prestige.

Respectueux de l'héritage mais habité par l'envie de proposer quelque chose de neuf, Rian Johnson gère la mythologie Star Wars avec un certain brio, allant certes parfois trop loin dans ses délires mais parvenant in extremis à toucher juste, à extraire ce qui fait le sel et la profondeur de la saga, déconstruisant la mythe pour mieux lui rendre hommage. Même quand il convoque une figure bien connue et reconnaissable entre mille, il ne sombre jamais dans le fan-service, justifiant sa présence d'un point de vue narratif comme tonal.

Le ton, justement, en surprendra plus d'un, naviguant sans cesse entre un humour irrévérencieux et une lucidité teintée d'une douloureuse amertume. On passera ainsi de pastilles humoristiques frôlant la parodie à la Funny or Die, à un regard sévère sur ce que deviennent les idéaux d'hier, sur la façon dont est mené un conflit. Déjà flagrante dans le jusqu'auboutiste Rogue One, l'absence de manichéisme fait un bien fou, The Last Jedi ayant à coeur de démontrer que rien n'est simple, et que chaque perte humaine est un petit drame au coeur de l'immense partie d'échec qui se joue.

Profondément intimiste, abordant un simple regard comme un véritable paysage, The Last Jedi n'en oublie pas moins le spectacle, et peut se vanter d'offrir une tenue technique pratiquement irréprochable (on regrettera une infime poignée de fonds verts trop voyants), pouvant même se vanter d'avoir la direction artistique la plus satisfaisante de toute la saga, quelque part entre la rugosité d'un Rogue One et la flamboyance d'un Empire Strikes Back.
Cinéaste talentueux, Rian Johnson fait plus que soigner sa mise en scène, la pense avec intelligence, aidé dans sa tâche par une équipe technique à saluer. Le climax en est l'exemple le plus frappant, les traînées écarlates sur la planète de sel remplaçant des effusions sanguines impensables dans ce genre de production familiale.

Loin d'être irréprochable (certaines sous-intrigues sont artificielles, les pointes d'humour ne sont pas toutes heureuses et on est en droit de trouver la durée excessive pour ce que le film raconte), The Last Jedi risque fortement d'être l'épisode le plus controversé de la saga. Il a cependant le mérite d'avoir un véritable commandant à bord, de faire preuve d'un amour sincère tout autant que d'une audace salvatrice en ces temps de blockbusters interchangeables. Proposant quelques fulgurances comptant parmi les plus marquantes de la franchises, aussi bien visuelles (cette destruction totalement silencieuse, mon dieu) qu'émotionnelles (la musique de John Williams accompagne à merveille les images), The Last Jedi s'achève également sur un bien bel hommage à la transmission et à la tradition orale, ce qui reste l'essence même de la saga Star Wars.

Si certains te reprocheront d'avoir saccagé leur enfance (oubliant étrangement que Tonton George s'était déjà essuyé le pénis sur leur doudou à grands coups d'éditions spéciales révisionnistes et de prélogie faisandée ), tu auras fait honneur à la mienne, Rian.

Gand-Alf
8
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