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Ô nostalgie du début des années 90, où la plupart des gamers martyrisaient les manettes de leurs Super Nintendo/Megadrive avec Street Fighter II. Le grand carton de Capcom, décliné en de multiples suites (Street Fighter II : Hyper Fighting, Super Street Fighter II Turbo, Super Street Fighter II : The New Challengers puis plus tard Street Fighter III, IV, V…), et dont on se souvient à peine aujourd’hui de l’adaptation ciné de 1994. Il faut dire qu’à l’époque, il n’y avait eu qu’une seule adaptation de jeu vidéo à l’écran : le formidable, l’inoubliable, l’impardonnable, Super Mario Bros. Un sommet de ringardise fantasy/SF, bouffé tout cru au box-office par Jurassic Park, et récompensé par un bide bien mérité. Ce qui ne découragea en rien les décisionnaires de la société Capcom qui, bien décidés à tirer pleinement profit de leur jeu de baston à succès, décidèrent néanmoins d’en produire une adaptation cinéma. L’objectif : booster les ventes du jeu et de ses futures suites et ouvrir Capcom Entertainment au marché de la production cinématographique et vidéo en s’associant notamment avec les studios Universal et Columbia Pictures pour la distribution de leur futur film.

La première difficulté qui s’imposa alors fut de produire un pitch sur la base d’un jeu vidéo de baston dépourvu de tout scénario. Le défi avait pourtant été relevé avec succès par Gisaburo Sugii pour la première adaptation animée du jeu vidéo sortie quelques mois plus tôt, le sympathique et très efficace Street Fighter II, Le Film. Un anime basé sur le manga de Masaomi Kanzaki qui adaptait plutôt fidèlement la mythologie du jeu dans une intrigue où se croisaient à peu près tous les personnages jouables. Mais le film en prise de vues réelles se devait avant tout de séduire un public essentiellement occidental et donc se détourner d’une mythologie de base (héros en grande partie asiatiques, organisation criminelle sino-thailandaise) jugée trop orientale. Le but était d’ouvrir pleinement le cosmopolitisme de la franchise Street Fighter au marché américain tout en ciblant le public adolescent (Capcom réemploiera d’ailleurs la même stratégie d’édulcoration dix ans plus tard avec les adaptations ciné de Resident Evil). D’où l’idée de prendre une star occidentale pour jouer le colonel américain Guile qui deviendrait ici le héros du film au détriment du héros-phare de la licence, le karatéka japonais Ryu.

Ce fut le scénariste Steven E. de Souza (Die Hard 1 et 2, Commando) qui eut alors la charge d’écrire le scénario du film et se vit également offrir pour la première (et dernière) fois de sa carrière le poste de réalisateur sur un long-métrage cinéma. Ce qui, loin d’être une offre d’estime, garantissait à la Capcom le contrôle total du film en engageant un réalisateur débutant. Rodé à l’exercice de l’écriture au pied levé (il avait été chargé en urgence de réécrire une bonne partie du script de Die Hard pour y rajouter pas mal de répliques cultes et un climax monumental), de Souza se vit obligé par contrat d’intégrer dans son script tous les personnages du jeu au détriment de toute logique narrative (à l’exception du personnage de Fei Long, jugé trop ressemblant avec Bruce Lee et donc évacué du script pour éviter tout risque de procès). Le réalisateur/scénariste élabora alors une vague intrigue de film de guerre et d’aventures où il tenta tant bien que mal de replacer les personnages iconiques de la franchise dans des rôles bien différents de ceux de la mythologie initiale. Ken et Ryu ne furent ainsi plus les élèves martiaux d’un grand dojo mais deux gentils escrocs, Sagat n’eut plus rien d’un kickboxer colossal mais se transforma ici en bête trafiquant d’armes, Cammie ne fut plus la petite amie de Bison, Chun Li devenait une reporter de guerre, Honda troqua sa carrure de sumo japonais pour le gabarit d’un gros costaud d’origine samoane (l’ancien footballeur Fred Navy Tuiasopopo), Ballrog le vilain boxeur devenait le caméraman/allié de Chun-Li, Dalshim passait du fakir hindou au scientifique prisonnier de Bison, le colosse soviétique Zangieff devint le bouffon de service à la solde de Bison et Blanka, un vulgaire monstre de laboratoire.

Conscient qu’il leur fallait une star bankable pour incarner le « héros américain » Guile, les producteurs proposèrent très vite le rôle à Jean-Claude Van Damme. Une valeur sûre du cinéma d’action de l’époque qui venait justement de triompher dans Universal Soldier, Cavale sans issue et Chasse à l’homme. La star belge accepta l’offre et en profita pour négocier un de ses plus gros salaires de l’époque. Face à lui, un acteur bien plus expérimenté, Raúl Juliá, qui accepta de cachetonner dans le rôle du bad guy de service parce que ses fils (alors âgés de 12 et de 8 ans) étaient fans du jeu vidéo. Et tant pis si son rôle de M. Bison était très loin de la noblesse et du sérieux de son précédent rôle, celui du syndicaliste Chico Mendes dans le téléfilm La Forêt de tous les dangers. Vinrent se joindre à la distribution, parmi les plus connus et expérimentés, Wes Studi (Le Dernier des Mohicans, Geronimo) dans le rôle de Sagat, Ming-Na Wen (alors bien connue des fans de la série Urgences) dans le rôle de Chun-Li. Le restant de cette distribution internationale fut composé de comédiens de troisième zone (Andrew Miniarsky, Byron Mann, Damian Chapa) plus ou moins reconnaissables et surtout, pas trop chers à rémunérer.

La production du film aligna ensuite les imprévus et Steven E. de Souza eut plusieurs fois à s’adapter pour gérer la direction de son film, entre les impératifs changeants des producteurs, des effets de plateaux pas toujours convaincants, des acteurs parfois peu concernés par leur rôle, une délocalisation du tournage de Thaïlande en Australie, l’obligation par le gouvernement australien de caster une star nationale (ce fut la jeune pop star Kylie Minogue qui fut engagée dans le rôle très secondaire de Cammie pour le grand plaisir de JCVD qui profita du tournage pour avoir une liaison avec la jeune femme) et l’ingérabilité de sa star principale, Jean-Claude Van Damme. « Coké jusqu’aux oreilles » selon le réalisateur, se faisant livré « jusqu’à 10 000 dollars de poudre chaque semaine« , Van Damme multipliera les absences et les retards sur le plateau, obligeant alors le réalisateur/scénariste à réécrire le script au jour le jour selon la disponibilité de l’acteur (d’où la fausse mort de Guile au milieu du film).

De son côté, l’acteur Raúl Juliá profita de son tournage en Thaïlande pour oublier l’inconsistance du film dans lequel il tournait. Bien connu des enfants pour son rôle de Gomez Addams dans le diptyque La Famille Addams de Barry Sonnenfeld, habitué aux rôles de méchants charismatiques (La Relève, Tequila Sunrise), et ayant donné la réplique à bon nombre de grands acteurs (Meryl Streep, Clint Eastwood, Faye Dunaway, Angelica Huston, Harrison Ford, Mel Gibson), Juliá se contenta ici d'incarner son rôle de tyran farfelu sans jamais oublier que le film s’adresserait à un public adolescent. Il se plut alors à surjouer la caricature d’un criminel de guerre mégalomane dont le regard fou, le phrasé noble et le discours délirant suscite tout autant le rire qu’il révèle la dangerosité du personnage (voir son alignement d’exécution de prisonniers au début du film). Mais derrière cette prestation amusante, la santé de l’acteur n’était pas au beau fixe. Luttant contre un cancer depuis plus d’un an, terriblement amaigri et affaibli, Juliá fit du mieux qu’il put pour incarner son rôle, avec bien plus d’assiduité et de professionnalisme que Van Damme. De retour à Los Angeles, l’acteur s’éteindra le 24 octobre 1994, victime d’un AVC, quelques semaines après le tournage (le film lui sera dédié). Particulièrement charismatique et talentueux, Raúl Juliá est depuis quelque peu tombé dans l’oubli dans le coeur des cinéphiles et il est regrettable qu’un acteur de cette trempe nous ait quittés sur un dernier film aussi peu reluisant.

Car Street Fighter est un nanar, un vrai. Et un film qui s’assume presque comme tel. Conscient du peu de consistance de l’ensemble, Steven E. de Souza a su injecter à son film suffisamment d’humour pour pallier à l’indigence de son intrigue et de sa caractérisation, ainsi qu'à la faiblesse de sa mise en scène (bonjour les cadrages mal torchés). Comment ne pas rire aux répliques débiles de Zangieff et à son mythique « Vite, changez de chaine ! » ? Comment ne pas apprécier le dialogue entre Chun-Li et Bison lorsqu’à la fin du monologue passionné de Chun-Li expliquant sa haine pour Bison, ce dernier lui assène « Le jour où Bison a honoré votre village était manifestement pour vous un jour important. Mais pour moi… c’était un jeudi » ? Enfin, comment ne pas apprécier chacune des apparitions de Raúl Juliá (la vraie star du film) en général renégat jugé complètement dingue même par ses propres hommes (la tirade absurde devant la maquette de "Bisonopolis", la scène où Dee Jay s’éclipse discrètement durant le discours enflammé de Bison). Sa dernière scène le voyant s’élever dans les airs en déclamant son discours délirant s’avère parmi les meilleures du film. L’humour très présent, et souvent volontaire, alterne aussi avec l’humour involontaire (le ridicule de la transformation de Blanka, la pauvreté hilarante de son maquillage, le jeu outré de certains acteurs, le kitsch de la direction artistique) propre à ériger le film comme un sommet du nanar high cost des années 90, au même titre que bon nombre des adaptations vidéoludiques qui suivirent (Double Dragon, les deux Mortal Kombat, les Resident Evil, House of the dead, Far Cry, etc…).

Bien sûr, Street Fighter : L’Ultime Combat se planta dans les grandes largeurs au box-office et initia le déclin de la carrière de Van Damme sur grand écran. Les jeunes joueurs de l’époque s’en désintéressèrent complètement tant le film ne rendait que peu justice au succès du jeu qu’il adaptait. Et l’échec critique et financier fut d’autant plus difficile à encaisser pour la Capcom que son principal concurrent de l’époque, Mortal Kombat, produit par la New Line, triomphait un an plus tard avec son adaptation cinéma (pourtant tout aussi ringarde que le film de Steven E. de Souza).

Quand bien même peut-on encore se moquer de cet immense nanar qu’est Street Fighter, moi je me souviens surtout du gosse qui avait bien ri devant le film au cinéma et qui s’est toujours plu à le revoir de temps en temps au fil des années. Ne serait-ce que pour rire à nouveau devant tout ce joyeux délire et réapprécier le dernier rôle du grand Raúl.

Buddy_Noone
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