Le prophète du pétrole : PTA sculpte une apocalypse intime
There Will Be Blood est l’un de ces films qui semblent surgir du sol, comme l’or noir qu’il met en scène. Paul Thomas Anderson y creuse les fondations du mythe américain pour en extraire une matière brute, sombre, presque toxique : la soif de puissance, l’obsession de la réussite, la violence fondatrice du capitalisme. Ce n’est pas un simple récit d’ascension — c’est une tragédie minérale, où le désert devient un théâtre antique et chaque personnage un fragment de destinée.
Daniel Day-Lewis livre une composition qui dépasse le naturalisme : il incarne Daniel Plainview comme une force tellurique, un homme dévoré par sa propre ambition, sculpté par la solitude, dont le regard brûle autant que les flammes des derricks. Ses gestes, sa voix, ses silences construisent une figure tragique dont la monstruosité ne tient pas à une absence d’humanité mais à une humanité déformée, rendue méconnaissable par le désir d’absolu. Face à lui, Paul Dano oppose une ferveur religieuse aussi fragile qu’implacable, révélant un duel idéologique qui devient une lutte métaphysique.
La mise en scène d’Anderson atteint une précision presque inhumaine. Les plans larges dessinent un territoire en train de se créer, tandis que les gros plans capturent la naissance de monstres. Le montage, d’une rigueur ascétique, donne au film un rythme de tragédie classique où chaque geste semble porter le poids du destin. Et puis il y a la musique de Jonny Greenwood, stridente, étranglée, quasi expressionniste, qui transforme la ruée vers le pétrole en expérience sensorielle, en fièvre hallucinée.
There Will Be Blood raconte moins l’Amérique qu’il ne la déshabille, révélant sous le vernis de la prospérité une pulsion de destruction, une quête d’absolu vouée à la solitude. Le dernier acte — pur opéra de haine et de vacuité — scelle cette vision sans concession : la réussite n’a de sens que dans l’anéantissement de l’autre, et la tragédie s’accomplit dans l’écho sourd d’un bowling déserté. Un film qui ne se contente pas de montrer la violence de l’ambition, mais qui la fait ressentir jusque dans les os. Un chef-d’œuvre qui, comme son personnage central, ne cherche jamais à plaire — seulement à brûler.