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J’ai longtemps fait traîner le visionnage de A Complete Unknown car, si comme tout personne sensée je suis fan de Bob Dylan, j’ai aussi un gros ras-le-bol des biopics de musiciens qui ont tendance à resucer la même formule académique tout en édulcorant grandement les aspects négatifs de l’artiste traité. L’éminemment lourd Bohemian Rhapsody avait fini de me dégoûter du genre. La présence de James Mangold derrière la caméra laissait poindre l’espoir, tant il est capable de très bons films, mais l’académisme de Walk the Line (que j’avais apprécié à l’époque mais que je n’oserais pas revoir aujourd’hui malgré mon amour de Johnny Cash qu’il a fait naître) venait nuancer cet enthousiasme. Et voila que je lance le film, et qu’il se trouve être à mes yeux le meilleur représentant du genre depuis… Amadeus?


C’est avant tout grâce à l’angle de traitement. On ne va pas étudier toute la vie de l’artiste, mais une période charnière tant au niveau de l’individu que de son environnement, créant une cohérence et une profondeur dans les thématiques. De la même façon que Timothée Chalamet ne va pas imiter Dylan mais en livrer une interprétation dans laquelle il va insuffler du sien.


J’ai toujours eu une certaine nostalgie (ou anemoia, nostalgie d’une époque que je n’ai pas connu) pour l’ambiance de Greenwich Village, ce qu’elle représente et là où elle a mené. Une période où les luttes sociales et la bascule de l’ancien monde vers le renouveau de la libération des mœurs engendrent de la contestation dans l’art de la plus belle des façons, avec des textes engagés, porteurs de sens et d’espoir. Une invitation à bouleverser le paradigme et à redéfinir le monde qui trouve ses racines dans les combattants qui précédent, de la folk antifa de Woody Guthrie aux lamentations du blues, et se forge sa propre identité par le passage de flambeau à une nouvelle génération qui brise le carcan traditionnel et réactionnaire.


Une idée de bouleversement qui traverse tout le film, jusque dans les moindres détails, comme cette très belle scène de premier rencard entre Bob et Sylvie où le barman met l’addition du côté de l’homme sans dire mot, et que la femme la paie sans y prêter attention, en continuant sa conversation le plus naturellement du monde.


Pete Seeger affirme dans le film qu’une bonne chanson n’a pas besoin de fioriture, que son âme doit parler d'elle-même. Si cela peut être vrai, Dylan lui prouvera que la simplicité n’est pas une condition exclusive à la sincérité et la portée d’un morceau : “You can be beautiful or you can be ugly but you can’t be plain”.


C’est cette révolution culturelle qui sous tend tout le parcours de Dylan sur ces quatre années, partagé entre la source de sa musique et l’actualisation du style et des thématiques : dans ce monde au bord du précipice (éprouvante scène de panique lors de la crise des missiles à Cuba, un sentiment auquel veulent nous ramener les états majors actuels qui demandent au citoyen lambda d’être “prêt à accepter de perdre ses enfants”), il n’est plus temps de parler des pommiers et des tempêtes de sable, ni de stagner dans les standards folks pour atteindre plus d’oreilles.


Alors oui, le personnage est un sale con, un mythomane au passé élusif, en refus constant de plaire à la foule, qui semble créer volontairement le flou et l’apathie sur sa personne pour que seul subsiste son art comme définition de ce qu’il est et ce qu’il souhaite. Les difficultés de son rapport à la célébrité ne font qu’accentuer ses traits peu appréciables, mais il est une scène pivot qui connecte avec le Johnny Cash du Mangold-verse où Dylan voit la rançon du succès, le prix qu’a payé ce génie pour tenir le coup. Un choix de trajectoire s’offre alors à lui, et il choisira la voie de la sagesse (tout en restant malaimable).


Le film se clôt alors comme il a démarré, sur la route, avec un champ des possibles dans la diégèse que seul le réel viendra combler pour le spectateur, si ce n’est cet encart explicatif dispensable que le genre semble forcer.


Dans le réel, ce champ des possibles à de nouveau besoin d’être ouvert. L’occlusion occasionnée par la montée des idéologies de la haine en occident, le retour de la menace d’une guerre globale et autres joyeusetés climatiques ne demandent qu’à laisser place à une nouvelle génération d’artistes engagées. Et dans la lignée de Guthrie et de Dylan, je ne peux que vous recommander l’excellent Jesse Welles dont voici une chanson parmis les dizaines qu’il a produit ne serait-ce que cette année : Join Ice


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il y a 3 jours

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Frakkazak

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