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Avis sur Bound sur PlayStation 4

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Version PlayStation 4

Un tournant dans ma vie de femme, je suis enceinte de mon premier enfant. Il va me falloir être forte pour affronter mon douloureux passé si je ne veux pas transmettre au petit être à venir un fardeau qui n'est pas le sien. Jean-Pierre me dépose là où tout se dénoue, une petite plage tranquille bordée de chalets de bois, plantés à même le sable. Mes mouvements sont lourds, je sens l'enfant qui gonfle de vie mais qui me prend toute l'énergie dont j'ai besoin pour faire face. C'est beau ici, un joli phare de pierrer surplombe la baie, les vagues ondulent doucement sur la grève, le sable frais caresse mes pieds. On peut être heureux ici, loin des zones marchandes couvertes de néon et des alignements de maisons en plastique standardisées. Je m'assoie à même le sol doux. J'ai pris mon livre de dessin de petite fille et en le feuilletant, au hasard des pages, la douleur revient.

J'ai le pied léger et un rubis sanglant en guise de visage. Je suis désormais la princesse de ce monde titanesque et mouvant. La reine, ma mère est belle, terrible mais impuissante à défendre son royaume attaqué. Par quoi ? Un colosse maléfique erre dans les tréfonds, il hurle, casse, déchire, souille. Sa face de rubis me ressemble, mais des dents cruelles ne laisse aucun doute, il est là pour nous haïr, moi et la reine. Elle exige que je l'affronte, moi, la fragile enfant qui n'a pour défense que sa danse magique, mon unique moyen d'expression, dans lequel je place toute ma sensibilité et tout l'amour que je voue à une vie étrange. Mais comment attaquer un tel monstre ? Je ne le sais, je verrais. Débute alors mon virevoltant voyage, je bondis sur les marches suspendues, je franchis des gouffres au fond desquels palpite un océan de cubes aux comportements énigmatiques mais mortels. Ce paysage mouvant faisant chavirer les perceptions, ses nuées hostiles qui rappellent le feu ou les hordes d'insectes aggressives, rien n'est insurmontable cependant. Arrivé face au monstre, il me terrasse sans détour et m'apparait alors mon premier souvenir du monde réel de cette horrible histoire : deux enfants face à un père qui leur enseigne les échecs. Je ne peux réprimer des frissons de terreur. Il n'y a pas la mère, cette scène tranquille est horriblement banale et dès que j'en ai fait le tour, elle disparait. De retour dans les lymbes, ma reine de mère me relève et, mon échec avoué, m'envoie quérir des renforts auprès d'un héros ombrageux qui, s'il sent mon combat légitime, me prètera main forte. Un toboggan de lumière me ramène alors à la salle du trône vers la suite de mon périple.

Cette page où s'étale les gribouillages de mon enfance, je ne veux plus la voir, c'est terminé. Arrachée du carnet, elle s'envole pour souiller cette plage si pure. Je vais enfin creuser dans les autres souvenirs. Mais il manque des éléments : d'où vient la danse ? Pourquoi est-elle si puissante alors que la musique est presque absente ? Et ce monde suspendu, oscillatoire, toujours différent mais en réalité toujours pareil, rien de concret sur lequel arrêter le regard, se rassurer d'un repère. Le parcourir est dangereux, ces bizarreries vivantes ou mécaniques que seule ma gestuelle gracieuse repousse mais qui ne signifient rien. Et à chaque fois m'attendent un vitrail de papier énigmatique qui, après avoir explosé dans un souffle noir me projette dans un souvenir presque toujours douloureux mais ridicule. Est-ce bien cela mon traumatisme, qui a éparpillé ma famille ? Est-ce d'avoir renversé un pot de fleur de Maman ou jeter des avions de papier dans la chambre parentale ? Est-ce mon maladroit de frère qui se blessa seul alors que Papa dormait ?

Les souvenirs défilent dans le désordre, sans cohérence. Les parcourir est fastidieux, répétitif et sans enjeux. Leur représentation par les cabrioles dansantes et les obstacles du monde onirique, par les dessins du carnet ou les visions figées d'une grande précision scénique où enfin les acteurs apparaissent dans leur humanité disparue, rien ne colle vraiment, rien n'est clair. Et une fois ramenée à la réalité de cette plage ensoleillée - mais est-ce bien réel ? -, rien de ce qui m'entoure ne fait écho aux bribes de ce que je viens de vivre dans mon esprit. Est-ce vraiment cela que j'ai en tête, incapable d'en tirer la moindre conclusion, la moindre sagesse ? Ne vaudrait-il pas mieux me jeter dans cette mer écœurante de quiétude et en finir avec la médiocrité de mon caractère. Je me complets dans cette confusion morbide, incapable d'accepter que mes petits malheurs d'enfant ne peuvent justifier ce malêtre simplement du à la faiblesse de mon caractère. La représentation que je fais de moi, frêle souple élégante et pleine d'énergie créatrice dans un corps parfait est d'un tel manque d'imagination qui transparait dans cet univers sans forme, dans lequel rien n'est vraiment construit, rien n'est vraiment détruit.

Je me rends compte que cette expérience m'apprend au moins une chose sur moi : je suis médiocre.

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