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Je vais peut-être mourir en donnant un coup de pied dans cette poubelle, et je ne regrette rien.

Disco Elysium est un jeu singulier dans la mesure où pour une œuvre numérique, il respire enfin et pour une fois l'humain de part en part...

... mais c'est quoi être humain? À vous de le définir au cours de cette expérience qui propose une interface simple basée sur deux principes élémentaires :


  • le lien hypertexte

  • le jet de dés virtuel, dont le score et l'impact sera ici déterminé par un ensemble de chiffres correspondant aux caractéristiques du personnage principal, des caractéristiques paramétrées par vos soins au début de l'aventure puis modifiables dans une certaine mesure par la suite.


Ces caractéristiques vont elles-mêmes orienter du tout au tout votre lecture de ce qui se passe. Pas forcément les faits, mais bien l'esprit dans lequel vous recevez ceux-ci, les interpréterez, et donc les possibilités que l'esprit de votre personnage en (re-)construction s'accordera à lui-même, négociant en permanence avec les processus multiples, changeants, parfois contradictoires d'un monde riche, ambivalent, contrasté.

Globalement gris voire sombre, avec pourtant des éclats de couleurs voire de lumière occasionnels.

Il s'agit ici de se définir une place : par rapport à soi, en regard de l'environnement, dans des situations plus ou moins recommandables.

Ainsi opère une rencontre qui m'a personnellement séduit : la croisée des trajectoires entre une introspection qu'on pourra par exemple choisir d'avoir fantasque, piteuse voire à la limite du mortifère d'une part, et d'autre cette ouverture nécessaire sur un univers que l'on ne saurait tout à fait comprendre.

Car s'il s'agit d'une enquête, d'une histoire définie, d'une réelle intrigue élaborée avec bien des embranchements, le chemin qui vous conduirait du début à la fin de Disco Elysium ne saura être complet et totalement satisfaisant.

À mon sens, c'est un atout de cette proposition : incarner un mystère inhérent, propre au registre du polar, du film noir, propre à la fiction dite "de genre" de façon plus vaste, à ce pas de côté que l'on fera lors d'une crise existentielle, l'ancrer dans une toile de fond que j'ai trouvé particulièrement fouillée mais surtout forcer le joueur à créer sa propre écriture de ce qui se passe dans les échecs et la perte, au-delà de choix qui ne donneront pas toujours raison, n'emmèneront pas toujours où l'on veut, et qui pourtant finiront avec une régularité exemplaire par toucher juste, émouvoir, amuser intensément et... nous correspondre avec une acuité fortement espiègle.

Dans Disco Elysium, ça ne sent pas toujours la victoire, loin de là, et c'est précisément pour cela que je trouve le jeu si satisfaisant.

Parce qu'au lieu d'enchaîner des lieux communs mille fois rebattus ailleurs, et particulièrement dans le jeu vidéo, les poncifs prétextes à une énième fois sauver le monde, on ralentit au plus près des détails de l'ordinaire dans cette exploration tant autour de nous qu'à l'intérieur d'une psyché authentiquement démultipliée.

Oui Disco Elysium pue franchement la défaite par moments, et l'assume, et c'est rassurant, précisément parce que la vie continue malgré tout, et que donc ce n'est pas grave.

Dans la débâcle, dans la morosité ou le petit coup d'éclat occasionnel, 24 filtres d'analyse et aptitudes nous accompagnent, avec chacun sa voix au chapitre devenant plus ou moins dominatrice selon le contexte, et/ou selon la consolidation / diminution de ces traits de caractère.

Voilà un autre processus intéressant dans l'expérience de ce jeu à mon sens, du moins celle que j'en ai fait : partir avec une conception donnée, plus ou moins personnelle, de ce qu'on envisage pour notre avatar, puis dévier en cours de route... pas forcément manipulé, plutôt séduit ou convaincu par des biais qui se sont manifestés voire révélés, auxquels on va s'attacher pour évoluer différemment. Et accepter ce qu'on devient.

En vérité, c'est un test psychologique géant, tout en anglais pour l'instant. Qui nous poursuit bien autour du temps concret passé derrière l'écran. Il y a un écho du réel qui sonne juste dans Disco Elysium, malgré toute son inventivité, son imagination, son regard drôle et tendre sur le glauque ou le reste... et c'est encore une fois en cela que l'aller-retour entre le dehors et le dedans, dans chacun des deux sens est bien plus passionnant pour moi que bon nombre de prétentions rencontrées dans le monde culturel en général.

Comment ont-ils réussi à conserver une vraie histoire tout en donnant un outil de réflexion et d'écriture pour qui voudra bien s'y consacrer, pour qui sera touché par ce dispositif de parcours d'une vie en demie-teinte, happée par elle-même, attirée ou terrifiée ou repoussée ou tout à la fois ou rien du tout selon nos choix, nos accidents, les aléas d'un scénario qui s'appuie sur une fondation solide mais saura beaucoup nous destabiliser lors de sa découverte originelle, première, pour nous faire deviner un peu n'importe quoi et révéler ce qui nous hante?

Ils n'en ont pas trop fait.

De mon point de vue, il y a une part énorme dans la qualité de Disco Elysium qui tient à sa mesure. La longueur des textes, maintes fois évoquée ailleurs, n'est pas ici pour frimer : elle sert un rythme, un portrait des choses, des rencontres, voire de l'immatériel.

Bien souvent, notamment au travers des pastilles d'observation, les commentaires sur les détails du décor sont laconiques, précis, sans fioritures. Il y a donc aussi du bref, du suggéré, du fugace dans cette galère poétique.

L'humour m'a conquis : incisif, à mon humble avis intelligent, avisé, c'est une impulsion qui souvent bouscule ou désarçonne pour créer de vraies ruptures de ton, des contrastes qui dynamisent la routine, car routine il y a. Il faut. Pour donner de l'épaisseur à tout ça. Pour prendre ses marques. Pour observer le monde, prendre le temps. S'impliquer. Ressentir.

Le personnage principal de Disco Elysium est un témoin de l'histoire autant sinon plus qu'il n'en sera un acteur. En cela le jeu nous tend une fenêtre qui est un miroir pour notre monde réel, ses préoccupations actuelles, sa substance historique.

Voilà aussi pourquoi ce jeu vidéo est salutaire, il est fait par des personnes qui ont une culture dépassant les conventions et l'industrie du média utilisé, et wow, qu'est-ce que ça fait du bien. On respire. On entend une belle variété de sons de cloches. On contemple autre chose. Un petit écosystème créé de toutes pièces, pour nous faire apprécier l'imperfection et la puissance, la fragilité aussi, le caractère touchant, grotesque, quelconque, superbe du vivant.

Au milieu de tout ce bazar, le joueur va simplement cliquer et lire. Décider, beaucoup. Un tout petit peu se découvrir stratège ou gestionnaire, car c'est inévitable, on voudra décrocher ce choix un peu improbable pour lequel on n'était pas tout à fait prêt à coup de sauvegardes / chargements rapides. Ce n'est pas grave, là encore. Tricher fait partie de la vie, on prend cette voie ou non, l'atmosphère du jeu le pardonne, l'autorise. On n'est obligé à rien en fait, mais ce que j'ai déduit du périple c'est que c'est mieux si on avance.

Quoi qu'il en soit, on a une part admirablement équitable de fixé, par des auteurs aptes, et de fluide et changeant sous les actions du spectateur / lecteur / acteur / penseur.

Car c'est en ça que Disco Elysium est important : il donne des choix, mais surtout soumet des idées qui dépassent bien entendu son cadre initial, il nous pousse à prendre position, dans un monde réel mille fois trop apathique et d'ores et déjà engourdi, inerte pour son propre bien, pour être honnête. Le fascisme, qu'est-ce que t'en penses? Et si on vivait heureux, et si on luttait pour davantage de justice... hein ouais mais comment? Non mais attends, ce ne serait pas mieux de juste s'assurer son petit confort et fermer les yeux sur tout le reste?

Aucune réponse tout à fait martelée dans cette intrigue au long cours, où le temps se suspend, les lieux restreints et les perspectives qu'ils comportent s'étendent, une intrigue au terme de laquelle un final que j'ai trouvé très prometteur et comme de sûr délicat et doux-amer nous accueille.

Aucune réponse trop figée.

Seulement un compagnon de route à mon cœur et mes pensées qui sera devenu éminemment sympathique, pour l'éternelle incertitude de nos êtres.

Gramul_Zlou
9
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